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L'Actualité de Frères
des Hommes
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| Regards croisés de deux acteurs de la société civile pakistanaise et indienne sur la situation en Asie du Sud
Karamat Ali, directeur de PILER et Duarte Baretto directeur de FEDINA partenaires pakistanais et indien de Frères des Hommes nous font partager leurs analyses de la situation de leur pays respectif et de la région sud asiatique, à travers des questions telles que l’instauration de politiques néolibérales et leurs conséquences, la militarisation des Etats et des sociétés civiles, les rapprochements étatiques opérés récemment, le rôle des ONG, le type d’action citoyenne à mener en faveur de la Paix…
« Quelle est votre analyse de la situation politique, économique et sociale de l’Asie du Sud Est ? Karamat Ali (KA) : Le point commun à tous
les pays de la région c’est la mise en place de politiques
néo-libérales avec leur lot de privatisations, de libéralisation
et de dérégulation. L’autre point commun aux pays de la région concerne l’extension significative des droits des fondamentalistes religieux. En effet, cela fait aussi partie de la démocratisation de ces pays ! ! L’autre facteur le plus négatif de cette politique néolibérale
est la militarisation de nos pays. Les dépenses militaires ont
connu une augmentation considérable depuis plus de 5 ans. Surtout,
depuis la nucléarisation de l’Inde et du Pakistan. Ceci est
accompagné d’une militarisation, à large échelle,
de nos sociétés civiles. La prolifération des armes
légères est très importante en Asie du Sud. Un autre point commun est celui du développement du dialogue
entre l’Inde et le Pakistan. En effet, ils sont maintenant dans
la même logique néolibérale car, le capital a besoin
d’évoluer dans des sociétés stables !! Ceci
a indéniablement permis de réduire les tensions et conflits
entre nos pays ! La normalisation n’est pas l’instauration de la Paix ! Les élites vont en direction de la normalisation et les peuples veulent la Paix ! Cela impliquerait une démilitarisation. Il est toutefois vrai que la normalisation créée, pour les populations, des occasions de faire pression sur leurs gouvernement en faveur de la Paix et du développement. En effet, il y a des conflits entre tous les pays d’Asie du Sud Est comme entre l’Inde et le Pakistan, entre le Pakistan et l’Afghanistan, entre l’Inde et le Bangladesh, entre l’Inde et le Sri Lanka… Alors quand on parle de coopération sud asiatique, cela ne doit pas faire oublier que tous nos gouvernements ont beaucoup joué sur les nationalismes entre et au sein de nos pays. L’Association Sud Asiatique pour la Coopération Régionale
existe depuis 20 ans. Créée en 1995, elle n’a pu agir
jusqu’à présent. Surtout à cause du conflit
entre l’Inde et le Pakistan. Début 2005, les différents
gouvernements se sont mis d’accord sur le fait de travailler à
l’instauration d’une zone sud asiatique de libre échange
d’ici 2015. Ils se laissent donc 10 ans pour développer cet
espace. Une identité sud asiatique permettrait de dépasser les identités nationalistes qui trouvent souvent racine dans des conflits passés ou dans des lectures très partiales de l’Histoire. Ce sont donc des développements très positifs bien que l’on observe en même temps une augmentation très importante de la misère. Duarte Baretto (DB): En Inde, il y a actuellement
une tentative de privatiser entièrement ou partiellement des secteurs
publics. La gauche tente de s’y opposer mais elle fait partie du
gouvernement d’union progressiste ! En effet, des groupes hindouistes travaillent à l’organisation de la société sur la base de références traditionalistes. Ces fondamentalistes se trouvent même dans le parti du Congrès. Le repli communautaire est très fort en Inde. Dans certaines régions frontalières avec le Pakistan,
il y a un désir profond des populations de rencontrer des pakistanais.
Des liens d’amitié et familiaux existent entre les gens.
L’assouplissement des modalités de circulation de moyens
de transport a aidé à aller à la rencontre des autres. En quoi les FSM de Mumbai début 2004 et le prochain à Karachi en 2006 peuvent ils contribuer à un rapprochement entre les populations et sur quelles questions principales peuvent ils débattre et agir ensemble ? KA : Ce qui compte c’est que les gens puissent se rassembler à large échelle et être capables d’échanger et de débattre sur des questions qui nous préoccupent tous. Si les gens peuvent se regrouper, notamment des Indiens et des Pakistanais, cela sera important pour le processus de réconciliation entre nos pays. A Bombay, lors du FSM, pendant près d’une semaine, plus
d’une centaine de pakistanais ont pu passer du temps avec des gens
appartenant à des mouvements divers venant de toute l’Inde
et d’autres pays du Monde. Pour le FSM à
Karachi en 2006, nous espérons que quelques centaines
d’indiens puissent être présents et participent aux
débats. Lors de ce FSM, nous allons traiter des questions habituellement
abordées lors des FSM passés. Cela dit nous allons aborder
également les questions évoquées plus tôt lors
de notre entretien, tel que la militarisation des sociétés
civiles… Nous allons aussi échanger sur la situation d’occupation
de l’Afghanistan, sur l’agression permanente du peuple irakien,
sur les menaces proférées contre l’Iran et sur la
présence de troupes militaires étrangères dans la
région, et en Asie plus largement. DB : J’espère que lors de ce FSM, la question de la coopération entre l’Inde et les USA sera également traitée notamment en matière de nucléaire. KA : Certainement, car cette question est régulièrement abordée par les militants de la Paix pakistanais et indiens. Nous devons tous nous mobiliser au plus vite en faveur de la démilitarisation de la région car la présence d’armes nucléaires pose un danger très très important. Même si les gouvernements n’utilisent peut être pas délibérément ces armes, elles peuvent exploser accidentellement ou tomber entre les mains de fanatiques ! Cela sera discuté en lien avec la question de l’énergie nucléaire. Cette décision des USA de d’engager une collaboration exclusive avec l’Inde nous inquiète beaucoup. Elle aura des conséquences sur toute la région si elle se poursuit. DB : En Inde, nous avons récemment passé une loi relative au droit à l’information mais certaines questions et zones du pays en sont exclues. La Cour Suprême a estimé que toute question relative au nucléaire ne peut être posée par les ONG, ni par la presse. Elle invoque la sécurité nationale. Nous devons donc faire pression afin d’en savoir plus sur tout cela ! Justement quel type d’action menez-vous au niveau citoyen afin de faire avancer les questions de la Paix et du développement des contacts entre vos deux pays ? KA : Nous avons mené une Marche de citoyens
indiens et pakistanais en faveur de la Paix, début 2005. Nous avions
commencé à en discuter en décembre 2003. Cela a pris
du temps à organiser. Elle devait se dérouler entre Karachi
et New Delhi, mais, compte tenu de la présence de fondamentalistes,
nous avons décidé de modifier l’itinéraire
qui nous a finalement mené de Delhi jusqu’à Multan,
au Pakistan. Cela représente une centaine de kilomètres.
Le gouvernement indien a autorisé cette Marche jusqu’à
la frontière. Le gouvernement pakistanais n’a pas donné
son soutien à cette Marche et n’a pas donné de visas
à tous les marcheurs indiens. Nous avons donc marché dans
les villes, mais entre les villes, nous avons emprunté des bus. Le soir, dans chaque ville, les associations locales organisaient des évènements, et des rencontres. Nous avons passé beaucoup de temps avec des militants locaux et cela a amené des gens de la base à entendre des discours en faveur de la Paix et à participer à des débats, ce qui était assez nouveau pour nombre d’entre eux. Au Pakistan, nous avons contacté les gouvernements locaux de Lahore à Multan qui, contrairement au gouvernement national, se sont montrés très coopératifs. Tout au long du chemin, ces gouvernements locaux ont organisé
des réceptions pour les marcheurs. Ils ont prévu des déjeuners
et des dîners en présence de représentants politiques.
Cela nous a permis de débattre avec eux. Depuis, nous espérons poursuivre dans cette voie et peut être
organiser une autre Marche en nous centrant sur le thème du nucléaire. La presse et des chaînes de TV ont bien couvert notre démarche.
Des programmes spécifiques et des débats ont été
organisés pendant 10 jours. Harsh Kapoor (HK) : Il y a des idées peu coûteuses initiées par la population. Il y a par exemple ces appels téléphoniques entre des jeunes qui ne se sont jamais rencontrés vivant en Inde et au Pakistan. Les militants locaux des 2 villes où ils vivent, organisent cette rencontre et le coût d’un appel de 2 heures entre ces jeunes indiens et pakistanais qui échangent, chantent des chansons, ne coûte que 50 à 60 €uros. Le téléphone est une technologie accessible. En septembre dernier dans 2 villes du Pakistan et d’Inde, des militants ont invité des jeunes dans un café Internet équipé de webcams afin qu’ils puissent se voir tout en discutant. Avant ces échanges, les militants locaux qui encadrent ces jeunes ont organisé des réunions de préparation avec des ateliers. Ces actions peu coûteuses se sont révélées efficaces en matière de découverte de l’autre. Compte tenu du caractère très audacieux de votre Marche, avez-vous mis en place des mesures spécifiques de sécurité ? KA : Nous n’avons été confrontés à aucune hostilité de la part de qui que ce soit lors de notre Marche. Nous n’avions d’ailleurs prévu aucun dispositif particulier. Les gens se sont montrés très amicaux partout. Cela dit, les gouvernements locaux avaient mis des moyens de sécurité à notre disposition. Il y avait une patrouille de police qui nous accompagnait dans chaque région. En effet, le gouvernement central s’était rendu compte de la nécessité de faire quelque chose. Il a donc donné des consignes aux forces de police qui se mobilisaient d’une frontière à l’autre des régions visitées, sans que nous n’ayons à en faire la demande. Cela a été une initiative spontanée de leur part. Nous avons beaucoup parlé des relations entre l’Inde et le Pakistan mais qu’en est’il de la relation de vos 2 pays avec la Chine, autre pays majeur en Asie ? KA : Il y a eu beaucoup d’hostilité entre l’Inde et la Chine depuis 1962 quand ces deux pays se sont livrés une guerre dont on ne connaît plus vraiment la cause aujourd’hui ! Depuis ces dernières années, l’Inde et la Chine ont entamé des négociations notamment sur leur litige frontalier. Ils ont gelé la frontière. Et puis il y a eu le litige sur le Siachen au nord de l’Himalaya. La Chine a maintenant reconnu que le Siachen fait partie intégrante du territoire indien. DB : Et en échange, l’Inde a accepté que le Tibet fasse partie de la Chine !!! c’est important de le souligner ! KA : Cette issue du conflit entre l’Inde et
la Chine va avoir des effets positifs sur la région et sur les
relations entre l’Inde et le Pakistan aussi. En effet, jusqu’à
présent, la Chine utilisait les litiges entre nos deux pays pour
gagner des faveurs auprès de chacun d’eux. Ceci va enfin
prendre fin et peut être déboucher vers une coopération
positive entre ces 3 pays et plus largement, en Asie. Cela sera très intéressant d’observer l’évolution
de la situation. La signature récente de cet accord entre les USA
et l’Inde reflète bien cet axe stratégique que certains
voudraient mettre en place. Toutefois, au sein du gouvernement indien
et même du parti du Congrès, il y a des dissensions sur ce
point et c’est une bonne chose ! Comment analysez-vous la stratégie de l’Inde qui, lors de la Conférence de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) de Cancun s’est alliée avec le Brésil et l’Afrique du Sud pour faire contre poids aux pays du Nord et qui en même temps opère un rapprochement significatif avec les USA ? DB : L’Inde joue sur plusieurs niveaux. Avec
la Chine, il est certes temps de développer nos contacts. L’Inde
pense à ses intérêts à long terme en matière
d’énergie nucléaire et voit d’un bon œil
une collaboration avec les USA. KA : Ces régimes utilisent des problématiques comme monnaies d’échange. Le problème de ces élites est qu’elles n’ont pas de principes sur lesquels reposent leurs prises de positions. Elles sont plutôt opportunistes dans leur manière de négocier, de nouer des alliances fluctuantes et parfois viciées. Ils veulent obtenir les meilleures faveurs auprès des USA. DB : Après la Conférence de Cancun de l’OMC, il y a eu également une tentative d’intégrer le Brésil et l’Inde et, dans une moindre mesure l’Afrique du Sud, dans les traités commerciaux afin d’adoucir leur niveau de contestation ! Le Bangladesh qui est présenté comme un pays emblématique en matière de développement grâce ou à cause du système du micro-crédit et la Grameen Bank semble vivre une période assez rude avec une montée significative de l’intégrisme… Comme voyez-vous son avenir ? KA : Il y a plusieurs manières d’aborder
le Bangladesh. Ce qui est le plus inquiétant concernant ce pays
c’est qu’il devient la base du fondamentalisme. C’est
très inquiétant car dans ce pays, la population a connu
des combats sanglants pour parvenir à sa libération nationale.
Des millions de personnes ont été tuées et soudain
on se rend compte que la situation est pire qu’au Pakistan en matière
d’influence des fondamentalistes ! Si vous vous rappelez en août
2005, ils ont mené une série d’attentats simultanés
dans 63 des 66 régions composant le Bangladesh. C’est une
preuve de leur grande capacité d’organisation. Il y a aussi
une organisation musulmane qui s’affiche comme non violente mais
est la base de recrutement de jeunes musulmans pour diverses organisations
violentes. Quelle était la réelle politique autour de tout cela ?! C’est une question qui doit être étudiée de près. Un peu comme en Inde avec les massacres au Gujarat. Je demande toujours à mes amis militants indiens qui travaillent dans la zone : quel est l’impact de votre travail ? Ils me répondent, trop souvent à mon goût, qu’ils ne veulent pas intervenir dans des questions politiques. Le Bangladesh doit être étudié sous cet angle également. Ceci pose la question du « développementalisme » et de ses limites. Au Bangladesh, le second opérateur de téléphonie mobile est une ONG !! Les ONG ont eu certes un rôle très important mais des questions se posent en leur sein. Par exemple, dans la plupart d’entre elles, qui sont énormes en terme de nombre de salariés et de moyens financiers, il n’y a pas de syndicat ! Quel rôle ont elles joué dans la dépolitisation du pays, par leur politique « assistentialiste »? DB : Les ONG ont comme privatisé le développement ! En Inde, même en milieu rural et dans les bidonvilles urbains, l’accès à la santé a été privatisé ! KA : J’aimerais que les ONG du Sud comme du
Nord réfléchissent à ce processus et tentent de comprendre
ce que cela veut dire ! Notamment en matière de micro-crédit
et de la poursuite de nos actions. Je pense que lorsque vous proposez
des micro crédits à des personnes qui sont totalement exclues
de la société et n’attendent rien de l’Etat,
vous rendez un sacré service à l’Etat et parfois à
des escrocs locaux ! Via le micro crédit, les populations en difficultés subissent une pression morale et sociale. Pour moi, le micro-crédit, c’est l’intégration des plus marginalisés dans une position permanente de subordonnés. D’après vous, pourquoi les ONG refusent elles depuis tant d’années d’assumer la dimension politique et sociale de leur travail et du développement en général ? KA : Parce que, si vous intégrez du politique
dans le processus de développement, le rôle des ONG sera
très limité. Le rôle des ONG c’est une sorte
de stratégie pour la survie. Par exemple, chez PILER nous avons
défini notre rôle comme celui de fournir des informations
et de former des travailleurs. Nous ne voulons pas conduire leur vie à
leur place ! Notre rôle est très limité. DB : Je pense que trop d’ONG plaquent ces schémas tout faits sur le terrain et pensent que tout va aller de soit. Par exemple, en Inde très peu de choses ont été
faites en matière d’organisation et de syndicalisation des
ouvriers du textile. Dès qu’ils bougent un peu, une série
de codes de conduite arrivent ! Ceux qui les invoquent ne souhaitent pas
l’existence de syndicats. Qu’est ce que ces fameux codes de
conduite impliquent officiellement ? des promesses de salaires qui parfois,
ne restent que des promesses, des conditions de travail meilleures…
Propos recueillis et traduits de l’anglais |
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