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Dons record et polémique après le tsunami

LE MONDE
paru dans "le Monde" daté du 7 décembre 2006

LE MONDE | 20.12.06 | 10h53
BANGKOK CORRESPONDANT

La reconstruction de la province indonésienne de Banda Atjeh, à la pointe nord-ouest de Sumatra, la région la plus meurtrie par le tsunami du 26 décembre 2004, avait été conçue par le président Susilo Bambang Yudhoyono comme un modèle de transparence quant à l'utilisation des fonds - dons individuels d'une opinion mondiale bouleversée et assistance multilatérale des gouvernements. Il avait mis à sa tête un homme à la réputation impeccable sur ce plan, l'ancien ministre de l'énergie Kuntoro Mangkusubroto, qui jurait, en décembre 2005, que, bien qu'un peu de retard ait été pris au démarrage, tout allait se passer "dans une propreté financière totale". Deux ans après le désastre - qui a fait à Atjeh 200 000 morts et disparus et 500 000 sans-abri - les nuages commencent à s'accumuler sur l'opération.

Le Bureau de réhabilitation et reconstruction (BRR) de M. Kuntoro est accusé depuis août 2006 par diverses organisations non gouvernementales indonésiennes luttant contre la corruption, d'avoir laissé filer plusieurs millions de dollars dans des poches personnelles. M. Kuntoro lui-même se voit reprocher de percevoir un salaire supérieur de plus de 10 % à celui du chef de l'Etat indonésien.

Au printemps, l'ONG britannique Oxfam a suspendu toutes ses opérations après la disparition de 22 000 dollars de ses caisses. La moitié a été retrouvée après une enquête diligentée par Barbara Stocking, directrice d'Oxfam Grande-Bretagne, qui a visé 22 agents locaux de l'ONG, dont 10 ont été mis à pied. Mme Stocking a dû promettre dans une déclaration que "le public qui a effectué des dons de manière si généreuse doit être rassuré sur le fait que l'argent contiuera à changer la vie des gens si gravement touchés par le tsunami".

Pas si simple, dans un pays où la corruption est un fléau permanent. Le responsable de la gestion des avoirs du BRR, Akhyarmansyah Lubis, fait l'objet de poursuites en justice depuis que des ONG ont affirmé que 50 000 dollars ont été subtilisés dans la publication d'un livre de propagande, Construire une Terre d'espoir. Suspendu pendant un mois, il a été, fin novembre, reconduit dans son emploi au sein du BRR - quoique provisoirement déchargé de ses fonctions de gestionnaire - en attendant que la justice décide d'une éventuelle inculpation. "Voilà qui prouve que le BRR n'est pas plus déterminé à lutter contre la corruption que toute autre institution gouvernementale en Indonésie", s'est insurgé Akhiruddin Mayuddhin, un activiste coordinateur du Mouvement anticorruption d'Atjeh.

Le BRR refuse de se désolidariser de son collaborateur au motif que la lumière ne pourrait être faite s'il était rayé de ses listes de salariés, et donc rendu libre de toute appartenance à l'organisme.

D'autres "dysfonctionnement" surgissent depuis quelque temps. Dans l'île indonésienne de Nias et ses îlots attenants, doublement affectés par le tsunami puis par un séisme subséquent, en mars 2005, des militants anticorruption se sont aperçus que des chefs de village - une vingtaine au moins - avaient revendu à leurs proches des maisons construites pour les survivants avec des fonds d'Etat. A l'origine du problème : la spéculation sur les matériaux de construction, dont le prix a doublé, pour les 15 000 habitations devant être édifiées d'ici à la fin de 2008. Et le fait que les ouvriers, qui n'avaient pas été payés depuis des mois, ont déserté. Le BRR a saisi la police.

Par ailleurs, une sorte de "trafic" d'enfants déclarés "orphelins" sans que des recherches aient permis de vérifier cet état, commence à émerger. Des milliers d'enfants sont hébergés dans des orphelinats, alors qu'ils savent que leurs parents sont vivants, à quelques kilomètres de là, réfugiés dans des camps toujours provisoires. Les parents, n'ayant plus de moyens de survie, hormis quelques subsides, préfèrent les laisser entre les mains d'organisations caritatives. A travers tout Banda Atjeh, province ultramusulmane où la charia est en vigueur depuis quelque temps avant le tsunami, il est visible que des ONG d'inspiration chrétienne, principalement anglo-américaines protestantes, fortement mobilisées, pratiquent une charité qui est loin d'être totalement dépourvue d'arrière-pensées. Et le BRR est, là encore, accusé de favoriser les enfants des pantis (orphelinats) par des subsides deux fois supérieurs à ceux alloués aux enfants vivant avec leur famille dans les camps de déplacés.

Le BRR a signé, début novembre, un protocole d'accord avec l'organisation non gouvernementale Transparency International, établie en Allemagne, pour mettre au point des procédures de lutte contre les dérapages de corruption et autres malfonctionnements résultant de l'arrivée massive de fonds dans une province déjà singulièrement déshéritée avant le tsunami.

Cet accord fait suite à une session de travail intensive sur l'usage moralement convenable de l'assistance, tenue à Manille dès 2005 sous les auspices de la Banque asiatique de développement (BAD), agence de l'ONU, laquelle a dégagé un budget de dons (majoritaires) et de prêts de quelque 860 millions de dollars pour la reconstruction de toutes les zones affectées dans l'océan Indien par le tsunami de 2004 : Indonésie, Sri Lanka, Inde, Maldives, Thaïlande. A peu près partout, des plaintes se sont élevées sur une utilisation des fonds d'assistance sinon ouvertement frauduleuse, du moins louche.

Francis Deron
Article paru dans l'édition du 07.12.06.

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