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L'Actualité de Frères des Hommes

 

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Tsunami
Un témoignage d’un citoyen indien impliqué dès le premier jour dans les actions d’urgence et de reconstruction, dans l’état du Tamil Nadu

Nicholas, est un militant de longue date pour l’instauration de la justice dans son pays. Il est actuellement le responsable de la Fédération pour le droit à la terre des Dalits. En cette fin décembre 2004, Nicholas se rendait dans des villages du sud de l’Inde (état du Tamil Nadu), afin d’animer des formations aux droits civiques, économiques et sociaux auprès de populations bafouées dans leur statut de citoyen.

Soudainement, sur la route si souvent empruntée avec ses compagnons de voyage, ils ont vu apparaître des centaines de femmes, d’hommes et d’enfants apeurés, fuyant à pieds ou entassés dans des camions ou des charrettes, ce qu’ils décrivait comme l’apocalypse.

Après avoir pu obtenir des informations sur la catastrophe, Nicholas et ses compagnons se sont immédiatement mobilisés dans les premiers secours et le soutien moral aux victimes. Ensuite, leurs efforts ont porté sur des activités de réhabilitation de villages et de maisons avec le renfort des membre de la Fédération pour le droit à la terre des Dalits, de jeunes urbains et d’étudiants.

Forts de leurs compétences et expériences en matière d’organisation et de défense des droits des personnes en difficultés, ils ont également mené des actions de lobbying afin de lutter et de dénoncer les dérives des autorités locales dont certaines politiques visaient à favoriser les intérêts de groupes économiques plutôt que de ceux des populations.

En septembre 2005, de passage à Paris à l’occasion de la célébration du 40ème anniversaire de Frères des Hommes, Nicholas nous a livré son récit et son analyse des activités entreprises, du contexte dans lequel elles sont menées, des écueils rencontrés et de leur stratégie pour les vaincre tout en poursuivant l’immense travail de lutte pour le respects des droits des plus défavorisés.


« En fait, je me suis trouvé dans la zone côtière quand le tsunami a eu lieu. J’ai donc pu prendre conscience de la situation immédiatement et très directement.
Nous nous sommes aussitôt rendus compte que c’était une catastrophe dévastatrice.

D’emblée nous nous sommes concentrés sur des actions d’urgence. J’ai pris contact avec nos groupes de la Fédération des Dalits pour l’accès à la terre qui se situent certes dans les zones rurales mais, à l’intérieur du pays. Nous leur avons demandé de se rendre dans les villages côtiers afin de participer aux secours d’urgence tels que la distribution de nourriture et de couvertures pour permettre aux gens de dormir dans les camps .

Nous n’avons pu le faire à large échelle car de très nombreuses familles étaient touchées. Nous avons donc concentré notre intervention dans 6 camps.

AGIR, POUR NE PAS SOMBRER
D’emblée nous avons estimé qu’il était important de remettre les gens dans l’action car beaucoup avaient une approche très négative de la vie, des idées très noires. Ceci a été notre seconde priorité dans le soutien immédiat aux victimes, après l’aide d’urgence.

Afin de leur éviter de rester assis dans les camps, à ressasser ce drame en permanence et les faire changer d’état d’esprit, nous avons organisé des activités.
Nous avons par exemple mobilisé les villageois, les femmes et les hommes afin qu’ils prennent en charge des services aux personnes. Nous avons approvisionné des villages en riz et en ustensiles … afin que des cuisines communautaires puissent voir le jour et fonctionner. Nous avons pu acheter ces provisions grâce au soutien d’ONG partenaires du Nord telles que Frères des Hommes.

Autre exemple, pour le nettoyage des villages, ces victimes ont été épaulées par 600 jeunes filles et garçons volontaires venus des villes et d’universités…

UN ENCADREMENT ADAPTE POUR LES JEUNES ET LES FEMMES
Immédiatement après le drame, nous avons accordé une attention toute particulière aux enfants et aux jeunes. En effet, les enfants ont été très affectés par le tsunami car ils ont vu beaucoup de leurs amis tués, ils ont connu des situations dramatiques et se sont parfois sentis en grand danger.
Dans certains villages, les écoles ont vite réouvert mais la plupart des enfants avaient tout perdu, leurs cartables, leurs cahiers, leurs stylos, leurs uniformes. Tout avait été emporté par la vague. Nous avons estimé important de leur permettre de retourner à l’école dans les meilleures conditions possibles, en leur distribuant des kits scolaires.
Par ailleurs, nous avons mis du matériel sportif à leur disposition et avons organisé des séances de sport ainsi que des petits tournois de cricket et de football le soir et le week-end. Il était primordial de leur proposer des sports qu’ils avaient l’habitude de pratiquer avant le drame, pour faire un lien avec leur vie passée et favoriser le retour au collectif.

En ce qui concerne la reconnaissance du statut et du rôle des femmes, il faut savoir que l’organisation des communautés de pêcheurs est très patriarcale. Il nous a fallu intervenir afin qu’ils laissent leurs femmes participer aux diverses activités organisées. Nous avons fait appel à certaines de nos membres, des femmes Dalits qui se sont rendues dans les villages pour échanger directement avec les habitantes et en appeler à leur mobilisation pour relancer l’activité de pêche par exemple.

APPRIVOISER SA PEUR NOUVELLE DE LA MER
Pour les adultes en général, nous avons tenu compte d’une conséquence importante du tsunami pour les pêcheurs artisanaux, c’est la peur de la mer. Celle qu’ils avaient toujours considérée comme une « mère » est devenu pour la première fois une «tueuse». Ce drame a provoqué de fortes contradictions en eux-mêmes. Pour enrayer ce phénomène nous proposons des rencontres le soir près de la mer car nombre de villageois avaient et ont toujours peur de s’en approcher.
Pour cela, nous offrons des activités ludiques et culturelles telles que des représentations de théâtre sur le bord des plages. Notre idée n’est pas de passer des messages mais juste de détendre les populations et de leur permettre de se rapprocher à nouveau de la mer, de nuit.

En effet, compte tenu des enjeux économiques importants, la pêche est leur source principale de revenu, nous avons incité les villageois à s’investir dans la réparation de leur matériel de pêche afin qu’ils retournent en mer. Nous nous sommes appuyés sur ceux qui le souhaitaient très fortement pour mobiliser les autres, paralysés par la peur. C’était indispensable pour leur survie mais aussi pour celle de leur secteur d’activité. En effet, après avoir découvert que les responsables de compagnies de pêche donnaient des dons importants aux temples qui relayaient une information semant ou entretenant cette peur de la mer devenue une « meurtrière », nous avons pris contact avec les villageois pour les rassurer.

MAINTENIR COUTE QUE COUTE LES POPULATIONS SUR LEURS TERRES
Au delà de cette attention toute particulière portée aux victimes, une autre priorité s’est très vite imposée à nous, c’est à dire poursuivre notre lutte pour le maintien des populations sur leurs terres.
En effet, très vite nos autorités ont tenu des discours très alarmistes sur le risque de rester sur les côtes pour les populations implantées là, depuis des générations. On a proposé à des milliers de personnes encore sous le choc d’abandonner leurs lieux de vie ancestral pour aller à plusieurs centaines de mètres des côtes.
Le premier ministre a même laissé entendre que les autorités allaient construire un mur pour protéger les gens du tsunami. Pour nous, les choses ont été très vite claires, les autorités voulaient les pousser à abandonner leur activité de pêche au profit de grandes compagnies industrielles et, quitter les bords de mer au profit de l’industrie hôtelière et des touristes.

Au même moment, les médias ont concouru à alimenter la panique en diffusant des informations selon lesquelles on craignait de nouveaux tsunamis pour les jours et les semaines à venir.

Le but de cette propagande étant d’effrayer les petits pêcheurs et leurs familles nous avons donc pensé qu’il fallait immédiatement relancer les activités économiques qui permettent à ces familles de vivre et leur rappeler régulièrement leur droit d’accès et de vie près de la mer, comme ils l’ont fait depuis des générations.

POURSUIVRE LA LUTTE POUR LE RESPECT DES DROITS DES PLUS DEMUNIS
Les attitudes plus qu’inquiétantes de certains représentants des autorités et des compagnies industrielles nous ont immédiatement conduits à faire le lien entre la réhabilitation/reconstruction et, la justice sociale, dans tous nos échanges avec les autorités et les populations.
Nous avons porté une attention particulière aux femmes afin qu’elles soient étroitement associées à la relance de la pêche. Certes, elles ne sont jamais parties en mer mais elles ont toujours été chargées du traitement du poisson et de sa vente.
Aujourd’hui, nous avons donné la priorité aux femmes qui se sont retrouvées veuves dans la distribution des filets et de bateaux. Ces femmes veuves ne vont toujours pas pêcher mais elles reçoivent le fruit du partage des revenus des bateaux.

Ceci est conjugué avec un travail de plaidoyer afin de mobiliser les villageois contre la politique du gouvernement visant à les éloigner des côtes. Il leur était indiqué que s’ils acceptaient de partir du bord de mer, des maisons neuves leur seraient construites.
Ceux qui sont restés sur la côte ont subi des pressions et ont été menacés de ne pas avoir accès à l’électricité. C’est pourquoi, nous avons organisé des manifestations en expliquant que ces personnes souhaitaient rester et ne voulaient surtout pas partir. Pour soutenir ces populations menacées par des intérêts qui les dépassent nous avons jugé important de réhabiliter dès que possible leurs maisons endommagées par le tsunami. Pour cela, nous avons fait appel à des étudiants en architecture très au fait de l’utilisation de matériel résistant aux séismes et bon marché. Les villageois se sont mobilisés auprès de ces jeunes pour réparer leurs maisons.
Sur les 6 villages où nous intervenons, nous avions répertorié environ 200 maisons à réparer. Nous nous sommes d’abord concentrés sur les maisons endommagées.

Les autorités locales ont reçu une quantité énorme de fonds de l’étranger mais elles les consacrent exclusivement à la construction de maisons neuves dans les zones éloignées des côtes. C’est pourquoi, le 10 décembre prochain, à l’occasion de la Journée Internationale des Droits de l’Homme, nous allons organiser une grande manifestation à Chenaï avec la Fédération des Dalits, des organisations de pêcheurs artisanaux et de tribaux… pour dénoncer la négation répétée de leurs droits à la vie, à l’éducation, en Inde, pays pourtant appelé « plus grande démocratie du monde » !!

Nous nourrissons le dialogue avec les organisations de pêcheurs et un autre groupe qui est impliqué dans la lutte pour l’accès à la terre. Le 06 décembre prochain, jour de la commémoration de la mort du Docteur Ambedkar, nous allons occuper des terres avec divers groupes impliqués dans la lutte pour l’accès à cette ressource naturelle, dans 300 villages et 14 villes du Tamil Nadu. En effet, début 2006, les élections pour l’Assemblée du Tamil Nadu auront lieu et nous voulons accroître la pression sur les autorités.
Cette conjugaison d’actions devrait porter ses fruits.

Nous allons développer ces alliances car bien que nous souffrions du système de castes, de plus en plus de gens se rendent compte de la nécessité de lutter ensemble, contre des ennemis communs. Nous travaillons dans cette direction.

Nous gardons l’axe de la lutte pour la terre et l’accès aux ressources naturelles et la justice comme priorité. Au début, je ne pensais pas que ces alliances pourraient être créées.
Grâce à nos analyses de tous les faits et pratiques observés, nous avons pensé que cela serait très difficile de trouver des alliés et pourtant cela a été possible !

Au début de notre lutte nous étions très isolés, nous la menions seuls. La prise de conscience et la mise en pratique de nos droits nous permettent aujourd’hui de soutenir d’autres populations à devenir des citoyens.

En tant que Dalits nous avions toujours suspecté les autres communautés à cause des toutes les discriminations et expériences malheureuses passées. Mais, comme l’impact de la mondialisation a touché des pans de plus en plus importants de la société, nous devons lutter contre des ennemis beaucoup plus gros ! Et, pour lutter contre ces ennemis nous ne pouvons lutter seuls ! Il faut le soutien d’autres groupes de populations marginalisées. Malgré les différences qui persistent telles que le système de castes, il nous faut dépasser cela.

Dès qu’il y a eu des discriminations vis à vis des Dalits, ou des petits pêcheurs artisanaux, nous sommes immédiatement intervenus pour négocier et faire valoir nos analyses auprès d’autres acteurs qui n’avaient pas intégré ces dimensions dans leurs actions. Nous avons contribué à faire avancer les choses et les idées dans notre communauté mais également au sein d’autres organisations.

Nous savons que tant que nous avons le soutien très fort de la base, nous n’avons à craindre aucune force ou pression. A l’avenir, nous allons nourrir ces nouvelles alliances. Cette étape de création d’alliances et de rapprochement de populations est essentielle. Par exemple, nous avons soutenu de très nombreux handicapés, veuves, familles monoparentales, dans le travail de réhabilitation. Nous avons fait une sorte « d’affirmative action » visant à systématiquement les intégrer à la renaissance des villages et des activités. Dans tous les projets auxquels nous participons, nous tenons à ce que 2 handicapés et 2 femmes seules soient impérativement liés au partage des revenus dégagés par chaque bateau réparé. C’est important pour nous car ces catégories de population sont toujours négligées par les programmes gouvernementaux. Notre rôle est de soutenir les personnes réellement dans le besoin.

L’EXPERIENCE DE LA DEFENSE DES DROITS, FACTEUR D’ALLIANCES
Nous (IRDS) qui luttons depuis des années aux côtés des ceux dont le droit d’accès à la terre est violé, nous avons estimé indispensable que tous ces gens puissent retourner en mer malgré la disparition de la plupart de leur matériel (filet, bateau, outils de traitement du poisson…).

La réparation du matériel encore existant a donc été lancée dans 4 villages puis dans d’autres lieux. Grâce à la mobilisation de militants Dalits très impliqués dans la réhabilitation et le nettoyage de villages côtiers, nombre d’habitants ont pu être maintenus sur leur terre. Ce rapprochement entre les petits pêcheurs artisanaux et les Dalits, était loin d’être évident étant donné l’intouchabilité dont sont victimes ces derniers. Grâce à leur implication dans les secours d’urgence, ils ont pu développer des rapports différents, notamment avec les habitants non Dalits.
Leur dévouement et la qualité de leurs interventions ont été droit aux cœur des victimes qui les ont regardés d’un autre œil. Ainsi, ils ont noué des liens riches et totalement nouveaux avec les villageois.
Au départ, nous avons commencé par faire venir nos membres Dalits dans 2 villages côtiers. Ils y sont restés nuit et jour et travaillaient ensemble avec les villageois. Ils ont su expliquer qu’ils venaient pour aider et souhaitaient être respectés. Ceci est une grande victoire qui était loin d’être gagnée d’avance !

UNE VIGILANCE DEMANDEE AUX ONG ETRANGERES
Il y a 2 types d’ONG qui travaillent dans les activités de réhabilitation. Des ONG internationales et d’autres locales. La plupart des premières travaillent avec le gouvernement qui ne consultent que les administrations quant à la manière de mener ces réhabilitations.
Pour notre part, nous ne collaborons qu’avec des ONG qui prennent en compte la dimension de la défense des droits dans leurs actions.
Il y a parfois des ONG internationales qui ne se rendent pas compte qu’elles soutiennent des groupes locaux extrémistes !

Nous, nous privilégions et en appelons à la participation des populations dans le choix des matériaux, dans les activités de reconstruction. En effet, cela fait partie intégrante de leur processus de formation. Il faut impérativement collaborer avec eux.

Je n’ai participé qu’à 4 ou 5 réunions au niveau de l’administration du Disctrict et j’ai clairement expliqué pourquoi nous ne pouvons participer à leurs actions de réhabilitation en disant que nos membres ne sont pas en accord avec leur manière de procéder. Ils nous ont menacés lorsque nous avons entamé le travail de réhabilitation car nous avons soulevé la question de la participation et cela a dérangé leurs plans. Parfois ils ont même utilisé des références religieuses pour légitimer leurs actions en parlant aux chrétiens de « renaissance religieuse ». Moi j’ai expliqué que nous étions dans une logique humaniste et non religieuse.

LES AUTORITES INDIENNES MISES EN CAUSE
Des urbanistes ont étudié les conséquences de la catastrophe. Ils ont évalué le temps qui s’est écoulé avant que la vague n’atteigne les différentes zones sinistrées en Indonésie, Malaisie, Singapour, Ceylan puis le Tamil Nadu. Pourquoi les autorités n’ont elles pas prévenu les populations ? C’est à croire que l’état indien ayant eu connaissance du désastre a délibérément refusé d’avertir les gens pour les chasser des côtes après le tsunami.

Par exemple, dans un village près de Pondichéry, très près de la mer il n’y a eu aucune perte humaine, ni blessés. Nous nous sommes demandés pourquoi étant si proche de la mer ils avaient pu tous s’échapper. Ils nous ont expliqué que 2 heures avant l’arrivée de la vague un habitant du village a reçu un appel d’un membre de sa famille qui vit à Singapour qui les a averti qu’un tsunami allait attaquer les côtes du Tamil Nadu. Il leur a expliqué le phénomène et indiqué qu’il fallait prendre les enfants, tout ce qui pouvait être transporté et aller dans les terres, dans une zone plus en sécurité. Si des citoyens lambdas ont pu faire cela, pourquoi l’Etat n’a t’il pu le faire ?

Nous en arrivons à penser que c’était planifié et que c’était peut être une collaboration entre les compagnies maritimes et l’état. D’ailleurs, depuis deux semaines, sur les côtes du Tamil Nadu et de Pondichéry, un bateau de la Commission Nationale du gaz est arrivé pour réaliser des explorations. Cela nous renforce dans l’idée que leur souhait est d’empêcher les petits pêcheurs de vivre là et de poursuivre leurs activités économiques dans cette zone !

Il nous semble qu’il faudrait expliquer et dénoncer les politiques qui se cachent derrière le tsunami car on ne peut se contenter de se lamenter sur le fait que des gens ont tout perdu. Il nous faut réfléchir sur le plus long terme et voir quelle collaboration on peut avoir, quel genre d’activités de plaidoyer on peut mener car, en Europe, les gens ont donné beaucoup d’argent sans savoir de combien nous avions vraiment besoin, ni ce qui doit être fait sur place ! Ils devraient demander des comptes !»

Propos recueillis par Sabine Benjamin
Frères des Hommes France
Paris, septembre 2005
Photo : © FDH

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