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La Bolivie héritée par Evo Morales : un défi aussi difficile que le Brésil de Lula

Evo Morales vient d’être élu à la tête de la Bolivie. Comment ce premier Président issu d’un milieu populaire et, de surcroît, d’origine indienne aymara va t’il relever le défi de la réduction des inégalités et de la lutte contre la pauvreté qui rongent ce pays ?

Rappel historique
En Amérique Latine, la Bolivie est reconnue comme un pays qui, à côté d’Haïti, a le plus souffert au long de son histoire. Il y a eu les massacres de la colonisation et la guerre du Pacifique (1879) avec le Chili qui lui a fait perdre son accès à la mer… Puis, la guerre du Chaco (années 1930), où la Bolivie a du céder des parties de son territoire au Paraguay.
Ce fut aussi le début du déclin de l’hégémonie de l’oligarchie minière et du processus qui a conduit à une prise de conscience nationale ayant abouti au mouvement révolutionnaire de 1952.

Le gouvernement de Victor Paz Estensoro (un des leaders du processus) issu de ce mouvement a nationalisé la production de l’étain, réalisé la réforme agraire, remplacé l’armée par des milices populaires pour assurer la sécurité interne. Il a également mis en place un vaste programme libéral de gestion publique qui permettra notamment d’endiguer l’hyper inflation qui rongeait le pays, mais, au détriment de l’économie minière.
Ce gouvernement fort a ouvert la voie pour d’autres de type dictatorial suivis, dans la période dite « démocratique », par des gouvernements à caractère ouvertement néo-libéral.
Dans ce cadre, très vite le mouvement populaire, principalement ouvrier, a été étouffé.

Les secteurs populaires et progressistes avaient essuyé des défaites à répétition, qui avaient entamé la confiance et l’estime de soi de la plupart de la population. En effet, les organisations de base populaire et de la lutte sociale n’ont retrouvé leur force qu’à la fin des années 90. Impulsées alors par les mobilisations sociales de défense de la plantation traditionnelle de la feuille de coca, en opposition aux multiples plans d’éradication totale de cette culture, promus par les USA.

En 2000, une grande mobilisation des paysans de Cochabamba a empêché la privatisation de l’eau au bénéfice d’une entreprise française et donné lieu à la « Coordination de l’Eau et de la Vie » qui s’est structurée ensuite comme une organisation à part entière.

Ce mouvement a été le détonateur d’une reprise historique du mouvement social, qui passe progressivement d’une action défensive et de résistance à une action plus « offensive » et de proposition.

Ainsi, en septembre 2002, les mouvements paysans ont réalisé une sorte d’occupation territoriale, encerclant les villes et bloquant les routes.
En juillet 2002, avec les organisations syndicales du Chaparre (zone de production de coca) et la Coordination de l’Eau et de la Vie, une nouvelle vague de manifestations simultanées ont lieu dans une vaste zone de l’altiplano (sur la route La Paz à Cochabamba) et dans la région occidentale, la plus politisée du pays, largement peuplée par des indiens Aymara et Quetchua. Les modalités nouvelles et la composition non habituelle de l’ensemble de ces mouvements ont même attiré l’attention de plusieurs chercheurs, en défiant leurs références sociologiques.

La situation sociale actuelle
La population bolivienne est devenue socialement très inégale avec une forte majorité très pauvre, caractéristiques qui se sont renforcées avec l’application des plans de stabilisation monétaire et d’ajustement structurel si connus en Amérique latine.

Bien qu’étant encore un pays rural, 10 000 travailleurs ont récemment quitté la campagne alors que simultanément, le nombre d’unités de production familiale de subsistance est passé de 43 000 à 447 000 ! Le pourcentage de familles vivant d’activités économiques dans les milieux urbains (relations sociales non salariées de subsistance et précaires) a atteint près de 70% de la population active. Les travailleurs disposant d’un contrat de travail sont passés de 40% à 32% de la population active nationale.

Parmi les pays latino-américains, la Bolivie occupe la seconde place après le Brésil en matière d’inégalité dans la distribution des revenus. En Bolivie, 20% de plus riches ont un revenu 30 fois plus élevé que celui des 20% des plus pauvres.

D’autres éléments sont significatifs de la situation des boliviens. Par exemple, 60% de la population totale vit dans la pauvreté, elle peut même atteindre 90% dans les zones rurales. Le taux de chômage qui atteint près de 14% a triplé lors des deux dernières décennies. La mortalité infantile est de 60/1000, sachant que la moyenne en Amérique latine et aux caraïbes est de 28/1000. L’espérance de vie est de 63 ans, contre 70 ans dans la région.

Le principal outil de travail des paysans est la charrue égyptienne, née il y a 3000 an ! Seuls l’extraction du pétrole et du gaz, les télécommunications, les banques et, 10% de la production industrielle et minière utilisent la haute technologie. C’est pourquoi Álvaro Garcia Linera, actuel vice-président et l’un des plus grands intellectuels du pays, affirme que la modernité tant prônée « se réduit aux cybercafés, aux voitures et aux biens de luxe consommés par les élites ».

Une lueur d’espoir ?
Dans ces conditions, il est peu surprenant que Mouvement vers le Socialisme (MAS) dirigé par Evo Morales, ait gagné les élections, avec le score le plus élevé de l’histoire de la Bolivie. Et ce, malgré le million de citoyens empêchés de voter, principalement dans les zones rurales. Comme le Parti des Travailleurs du Brésil, ce parti a une forte base populaire et est constitué par des mouvements sociaux.

Indiscutablement, ces élections ouvrent une nouvelle ère pour la Bolivie du pays. Tout comme pour Lula, c’est la première fois en 513 ans d’histoire qu’un leader populaire assume la Présidence de la République et de surcroît, un citoyen Aymara. Il s’est engagé à récupérer l’identité et les droits des peuples indigènes (Aymara, Quetchua, Guarani…), qui représentent 70% de la population du pays. Il s’est aussi engagé à réaliser une « révolution démocratique », en appelant à une Assemblée Nationale Constituante, qui considère et valorise la Bolivie comme un pays multiculturel et multi-ethnique.
Y arrivera-t-il mieux que Lula ?

Rosa Miriam Ribeiro
Frères des Hommes
D’après un article de la presse brésilienne
21/12/05

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