La
Bolivie d’Evo Morales : interview du Vice Président
Le Courrier (www.lecourrier.ch)
samedi 08 juillet 2006
La nationalisation du gaz bolivien constitue le
pilier de notre projet
Propos recueillis à La PAZ par Barbara Engel et Benito Perez
BOLIVIE - Souvent présenté comme
l'éminence grise d'Evo Morales, le vice-président Alvaro
García Linera évoque les contours de la «révolution
démocratique et réaliste» que vit depuis six mois
son pays.
A la cinquième cuillérée de sucre, Alvaro García
Linera se met à remuer méthodiquement son café. L'esprit
plongé dans sa prochaine réponse. Lorsqu'il nous reçoit
dans le Palais présidentiel, difficile d'imaginer que cet élégant
intellectuel fut l'un des piliers de l'Armée guérillera
Tupac Katari (EGTK) d'«el Mallku» Felipe Quispe, l'éternel
rival indigène d'Evo Morales. Le nouveau vice-président
bolivien n'évoquera pas son mythique passé guérillero,
ni les longues années passées à l'ombre, encore moins
sa rupture avec Quispe, aujourd'hui marginalisé et retiré
de la politique. Lucide, Alvaro García Linera est un intellectuel
ancré dans le présent et les réalités objectives
du moment. Premier «collaborateur» du président comme
il se définit, l'éminent sociologue est aussi mesuré
et introverti qu'Evo Morales est charmeur et impulsif. Ce qui n'empêche
pas ce marxiste de formation de cultiver inlassablement l'utopie.
Vous êtes vice-président depuis presque
six mois. Quelle a été la mesure la plus importante du gouvernement?
Alvaro García Linera: (Il réfléchit longuement.)
J'insisterai sur deux grandes réformes. La première serait
la nationalisation des hydrocarbures, car elle marque, je dirais, le modèle
de ce que doit être la gestion des ressources naturelles: participation
et contrôle de l'Etat, coexistence avec le capital étranger
et industrialisation de ces richesses pour générer plus
de valeur ajoutée. Cette orientation générale guidera,
avec des nuances, notre politique vis-à-vis des autres ressources
naturelles (forêts, minéraux, etc.). La nationalisation du
gaz constitue le pilier de notre projet de développement, centré
sur l'interne mais ouvert sur l'extérieur. La seconde serait la
convocation de l'Assemblée constituante et du référendum
sur les autonomies. On nous accuse d'être un gouvernement autoritaire,
mais nous sommes parvenus à dégager un large consensus dans
l'élaboration de la loi électorale, malgré l'intense
lutte pour le pouvoir que connaît le pays.
Pour la première fois, la dynamique d'un changement constitutionnel
vient des indigènes. Lors de la première Constituante qu'a
connue la Bolivie, les indigènes – alors 92% de la population
– n'étaient même pas présents pour servir le
café.
Avez-vous rencontré des difficultés
inattendues?
Beaucoup! Le Mouvement vers le socialisme (MAS) n'avait aucune expérience
de gestion d'un Etat. Nous manquons cruellement de cadres, notamment indigènes.
Les structures coloniales ont segmenté la formation professionnelle
et le marché du travail. Dans le meilleur des cas, vous trouverez
des sociologues ou des anthropologues indigènes, mais pas d'ingénieurs,
ni d'administrateurs. Sachant cela, nous avons d'abord conservé
les fonctionnaires qui le désiraient, afin de nous familiariser
aux mécanismes de gestion. Depuis peu, nous nous séparons
des corrompus et des moins efficients. L'autre grande difficulté
fut la tension avec le Brésil au sujet du gaz. Imposer le principe
de la souveraineté de l'Etat bolivien a généré
un conflit auquel nous espérons apporter une solution dans les
prochains mois...
La volonté de lutter contre lacorruption
a été fondamentale dans l'élection d'Evo Morales.
Comment comptez-vous l'éradiquer?
Ce sera une longue bataille. Nous misons sur une combinaison de deux mécanismes.
D'abord, sanctionner de façon exemplaire. Ensuite, tenter de changer
la culture administrative. La rationalité weberienne est absente
de la bureaucratie bolivienne. A la place, on a une logique de pillage
par les partis au pouvoir. En Bolivie, l'Etat est le principal mécanisme
d'ascension sociale, bien plus que l'entreprise privée. Nous voulons
créer une école nationale d'administration qui puisse changer
cette mentalité et instaurer une méritocratie dans la fonction
publique.
La question des autonomies a monopolisé
l'attention lors del'élection à la Constituante. Quelle
structure verriez-vous pour le pays?
(Il prend un instant de réflexion.) Comment égaliser les
droits et opportunités collectives des diverses cultures dans l'Etat?
Telle est la question que devra résoudre la Constituante. Personnellement,
je penche pour un semi-fédéralisme. Il pourrait y avoir
une combinaison entre des régimes autonomistes de base ethnico-linguistique
et des régimes départementaux. Mais, au regard de l'histoire,
les grands défis seront de définir l'autogestion indigène
dans les zones où ceux-ci sont majoritaires et d'ouvrir l'Etat
central à ces populations marginalisées.
Quels autres défis devra affronter la Constituante?
D'abord, la redistribution du pouvoir d'Etat. Dans ce pays, la capacité
d'influer sur les décisions a toujours été concentrée
dans les mains d'un seul secteur. Aujourd'hui, nous avons d'autres groupes
qui demandent à participer. Ce conflit ne peut se résoudre
que de trois façons: soit l'ancien groupe au pouvoir parvient à
reprendre le dessus en réprimant le secteur émergeant; soit
ce dernier s'impose; soit les deux trouvent un accord. Les deux premières
voies sont celles de la contre-révolution ou de la révolution
violente, la troisième est celle de la Constituante. Personnellement,
je suis optimiste. Nous sommes dans un processus de redistribution graduelle
du pouvoir. La victoire d'Evo Morales est un premier pas. Ensuite, la
Constituante devra garantir un acte fondateur. Une assemblée de
ce type est aussi un rite d'adhésion collective.
La fin des profits extraordinaires
En matière économique, vous dites
vouloir substituer le néolibéralisme par un «capitalisme
andin amazonien». Qu'est-ce que ça signifie?
(Un silence.) C'est un regard réaliste sur ce que nous pouvons
réaliser en tant que gouvernement révolutionnaire. J'ai
une formation radicale, marxiste, avec un peu de Weber, de Bourdieu et
d'indianisme. J'ai toujours défendu une grande transformation sociale.
Je considère que le communisme constitue encore un horizon, comme
disait Sartre, indépassable de notre temps. Mais il faut s'interroger
en termes stratégiques, en termes de gouvernement: jusqu'où
pouvons-nous avancer? Quel est le rapport de forces? En tant que marxiste,
je considère que le socialisme n'est pas une théorie, mais
le mouvement réel qui se déroule devant nos yeux. Et quel
est-il aujourd'hui, en 2006? Une classe ouvrière désorganisée:
8% des travailleurs sont syndiqués. Reconstruire des organisations
ouvrières – capables de conduire des processus de socialisation
des richesses – prendra vingt ou trente ans. A côté,
nous avons des organisations communautaires assiégées, affaiblies,
individualisées. Aujourd'hui, en Bolivie, les forces sociales mobilisées
ont comme base l'économie familiale: les producteurs de coca, les
mineurs coopérativistes, les habitants d'El Alto, les paysans de
Cochabamba qui ont mené la Guerre de l'eau... Et avec l'économie
familiale, on ne construit pas le socialisme. Ce qu'on va faire, donc,
c'est développer le capitalisme. Mais pas le capitalisme de libre
marché, il n'y a pas non plus de marché interne en Bolivie!
Nous ne ferons pas non plus une économie étatiste, ce serait
ignorer la force des secteurs communautaires et familiaux. L'idée
du capitalisme andin amazonien est de faire coexister un secteur moderne,
globalisé, ouvert, avec le secteur familial, qu'il s'agira d'aider
à s'ouvrir des marchés et à se former, afin qu'il
ne produise plus comme au XIXe siècle, et finalement une économie
communautaire, paysanne, bloquée au XVIe et qui doit s'adapter
au XXIe siècle. Comment faire pour que ces trois civilisations
coexistent de façon plus équilibrée? En transférant
à travers l'Etat les excédents de l'économie moderne
vers les autres. Cela permettra peu à peu de créer un marché
interne et des processus d'ascension sociale. C'est cela le capitalisme
andin amazonien, une lecture réaliste de ce que nous pouvons construire
pour les cinquante prochaines années.
Après le gaz, avez-vous prévu d'autres
nationalisations?
Non. Mais nous allons revoir les concessions données par l'Etat.
Nous confirmerons les productives, pas les spéculatives. En outre,
nous allons reprendre en main la partie de service public des sociétés
privatisées, comme Entel (téléphonie, ndlr) ou l'électricité.
L'Etat va-t-il prendre des participations majoritaires?
Nous essaierons. Nous l'avons fait avec les hydrocarbures, car il s'agit
d'un secteur stratégique. Aujourd'hui le gaz génère
1,6 milliard de dollars. En comparaison, notre produit intérieur
brut (PIB) est de 8 milliards. Soit 20%. Grâce au nouvel accord
tarifaire passé avec l'Argentine et celui que nous négocions
avec le Brésil, en 2008, gaz et pétrole représenteront
de 30% à 35% du PIB. Comment l'Etat pourrait-il être absent
de ce secteur? Nous serions stupides! En résumé, nous entendons
être majoritaires dans les activités stratégiques
et plus malléables dans les autres.
Comment avancent les négociations avecles
transnationales?
Plutôt bien. Elles montrent des prédispositions favorables.
Elles n'ont, de toute façon, pas le choix. La Bolivie demeure un
bon business. Nous leur garantissons de récupérer leurs
investissements et des profits raisonnables en comparaison internationale.
C'est pourquoi elles resteront, même si la transition est douloureuse:
jusqu'à présent elles ramassaient 70% ou 80% des bénéfices.
Une aberration! Le temps des profits extraordinaires est terminé.
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«Un gouvernement de mouvements sociaux»
Y a-t-il une spécificité de l'expérience
bolivienne au regard des autres gouvernements progressistes d'Amérique
latine? Est-ce son caractère indigène?
Oui. Je suis convaincu qu'en Bolivie est en train de surgir ce qu'on pourrait
appeler l'«evisme», qui est différent du «chavisme»
ou du «lulisme». D'abord, en effet, parce que nous avons pour
la première fois un président indigène. Au regard
de l'histoire de la colonisation, ce leadership compte beaucoup. L'«evisme»
diffère aussi des expériences cubaine, brésilienne,
argentine ou vénézuélienne par le fait que sa base
active est constituée par les organisations sociales. Dans le cas
du Venezuela, la société civile a été construite
d'en haut. Au Brésil, Lula a pris le pouvoir grâce aux mouvements
sociaux mais s'en est immédiatement distancé. Ici, Gouvernement
et mouvements cheminent ensemble. Par exemple, la désignation des
ministres s'est faite en concertation avec eux. Cela représente
un potentiel de tensions très intéressantes... Et un bon
thème de débat pour les sociologues! Cette expérience
démocratique originale inspirera peut-être d'autres pays.
Avec la sortie du Venezuela de la Communauté
andine des nations et les tensions actuelles entre le Pérou, la
Bolivie, le Brésil et l'Argentine,l'intégration régionale
semble en panne...
C'est une des contradictions de la mondialisation. On ne cesse de dire
que les frontières disparaissent, et en Europe, une dizaine de
nouveaux Etats se sont créés en quinze ans! Effectivement,
l'intégration latino-américaine ne traverse pas un bon moment.
Je pense que l'on vit une transition vers de nouvelles formes de collaboration.
Ce ne sera pas facile, car il y a beaucoup d'égoïsme et une
conception trop verticale de l'intégration. Certains pays préfèrent
une intégration subordonnée aux Etats-Unis, plutôt
qu'horizontale avec d'autres petits pays. C'est un vestige de cette culture
du maître et de l'esclave, très forte en Amérique,
et qui imprègne plusieurs présidents latino-américains.
Evo Morales ne concentre-t-il pas trop de pouvoirs?
Non. Il ne prend jamais seul les grandes décisions stratégiques,
telles que la politique de la terre ou la nationalisation des hydrocarbures.
Il a deux niveaux de consultation: son gouvernement et les mouvements
sociaux. Chaque jour, nous avons une ou deux rencontres avec des organisations
sociales. Pour entendre leurs revendications, mais aussi pour les consulter.
Vous vous êtes donné cinq ans pour
changer le cours de 500 ans d'histoire. C'est peu.
Très peu. C'est pour cela que nous courrons (rire). Nous voulons
faire le maximum durant ce laps de temps pour conquérir plus d'égalité,
de bien-être et d'inclusion. Voilà notre horizon. Des idées
des révolutions européennes des XIXe et XXe siècles.
Ce qui paraît évident en Europe est une révolution
en Bolivie. Qu'un indigène ait un revenu moyen annuel de 300 dollars
est un fait anti-historique. Cela doit cesser.
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