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Côte d'Ivoire : Rester citoyen dans un contexte de guerre larvée


Photo : © FDH

Ignace Guessehi, directeur de la Fédération pour le Développement du secteur Informel (FEDESI), organisation partenaire de FDH en Côte d’Ivoire nous apporte son éclairage sur la situation dite « de transition » de son pays et ses conséquences politiques, économiques et sociales. Comment la société civile fait elle face dans ce contexte de guerre larvée ? Comment la FEDESI est elle passée d’un accompagnement économique des populations en difficultés à une vison plus politique du développement…

« Quelle est votre analyse de la situation économique, politique et sociale de la côte d’Ivoire ?
Pour ce qui est de la situation politique de la Côte d’Ivoire, nous pensions que la situation était purement interne, mais au fur et à mesure que nous avançons, nous constatons que tout cela est lié à des facteurs externes. La preuve, la participation de tous ces pays africains ou européens et leur lutte pour leurs intérêts propres. Cela a provoqué des rencontres intercontinentales, ou bilatérales et nous a amené à la signature d’accords qui n’ont jamais été appliqués !

Lors de la dernière médiation de l’Afrique du Sud par exemple, il était question que tous les protagonistes soient d’accord pour que l’on procède d’abord au désarmement des milices comme des rebelles et, qu’une fois le pays unifié nous organisions des élections le 30 octobre, comme prévu par la Constitution. Si les partis ne respectaient pas ces engagements, il devait y avoir des sanctions.
Nous avons donc demandé au Président de la République d’user de son pouvoir pour que toute personne désireuse de se présenter à l’élection présidentielle puisse le faire. Le Président a annoncé que tous les candidats qui veulent se présenter le peuvent.

Combien de candidats se sont présentés ? Quel est leur niveau de représentativité ? proposent ils de réels programmes de société ou sont ils plutot dans une logique de promotion personnelle ?
A ma connaissance, les candidats ont un programme mais il n’est pas connu au niveau du peuple !
Les candidatures s’annoncent mais il n’y a pas un candidat qui monte au créneau pour dire « Tel est mon programme. Voici, que je veux mettre en œuvre pour le peuple ».

Dans le cadre de l’organisation de ces élections, la société civile s’est elle mobilisée pour faire entendre la voix de la population ?
Oui mais, ce qui a un peu bousculé la société civile, est qu’à l’issue des différents accords, une partie a été exécutée et une autre pas. Pour nous, cela signifie qu’il y a des partis politiques qui se réjouissent que nous soyons toujours dans une période de transition. Pour nous, société civile, cela ne règle rien. Notre gouvernement dit « de transition ou de réconciliation » doit suivre les actions prévues jusqu’à l’organisation d’élections. Si aujourd’hui le contexte ne leur permet pas, le mieux est de prolonger cette période de transition de 2 ou 3 mois ne serait ce que pour obliger les rebelles à désarmer. Les milices sont déjà en train de désarmer. Il y a plus de 7000 miliciens qui sont désarmés mais il faut poursuivre sur cette lancée et veiller à ce que les rebelles en fassent de même.
Pour nous, société civile, il n’est pas question de se contenter d’une période de transition. Nous souhaitons que tous ceux qui sont armés se voient forcés la main pour désarmer. Sur ce point, l’ONU doit jouer son rôle et assumer ses responsabilités. Sans ce désarmement, on ne pourra pas organiser d’élection et le pays restera dans une confusion totale.
Certains disent par exemple que, le 31 octobre, la Côte d’Ivoire n’aura plus de Président . Mais, s’il n’y a plus de président, il n’y aura plus d’autorité reconnue ! Nous lançons donc un appel à la communauté internationale pour qu’elle veille vraiment à cet aspect de la situation.

Nous sommes à un mois des élections, pensez-vous que c’est réalisable dans ce délai ?
Les élections non, mais la décision de prolonger le processus pour aboutir aux élections est possible à prendre. Nous, société civile, nous avons déjà fait une déclaration pour tenter d’attirer l’attention des organismes internationaux, surtout de l’ONU pour qu’ils prennent leur responsabilité dans le désarmement des rebelles et dans la fixation d’une date d’élections qui ne doit pas excéder un an, ni même 6 mois, parce que la population est fatiguée.
On a trop entendu de leur part qu’ils allaient enjoindre les différentes parties de respecter les accords mais, aujourd’hui, quand on regarde, on constate qu’ils n’agissent pas ! Le peuple est fatigué !

Le peuple est fatigué, c'est-à-dire ?
Quand je dis le peuple est fatigué c’est surtout à cause de l’insécurité et de la misère. Les gens ne sont plus moralement sereins. Ils ont du migrer, être héberger chez des gens. C’est tout cela que nous constatons au sein du collectif appelé la Plateforme des ONG créée en juin 2003. Nous avons fait de multiples réclamations, nous tenons des Forums et nous ne faisons que faire des déclarations pour inciter le pouvoir à prendre des résolutions pour aboutir à la paix, parce que finalement, ce ne sont pas eux qui souffrent mais le peuple de base !

Quels types d’organistions cette plateforme regroupe t’elle ?
Elle regroupe toutes sortes d’ONG, de toutes activités. Nous avons organisé ce Forum afin de nous entendre pour parler d’une seule voix.
Nous avions besoin de formuler des propositions communes pour pouvoir nous adresser à ce pouvoir, afin qu’il comprenne que, nous aussi, nous avons un rôle à jouer dans les décisions qu’ils prennent. Par exemple, dans un processus de paix tel que la réconciliation sur le terrain, c’est l’implication des ONG qui la rend possible. C’est ce qui importe ! C’est ce qui est le plus important !

Cette plateforme regroupe combien d’ONG qui ont quelle représentativité ?
Il y a 152 ONG qui sont divisées en cellules de réflexion pour que chaque cellule s’occupe spécifiquement d’une action. Par exemple, la FEDESI est impliquée dans la cellule pour la reconstruction de la confiance et de la réconciliation nationale. Nous avons eu une formation en matière de défense des droits de l’Homme, d’initiation et d’application de la démocratie à la base. Nous avons des sous-groupes qui traitent de la réflexion sur le désarmement, du regroupement, de l’encadrement des milices. Une autre cellule s’occupe de la reconstruction des villages et des villes dans lesquelles il y a parfois beaucoup de dégâts.

Le contexte de guerre larvée semble avoir ouvert le champs d’action de la FEDESI qui, au départ, était principalement axée sur l’accompagnement économique
En effet ! Même si on ne peut pas dire que la guerre est une bonne chose, elle permet parfois de réactiver les idées ! Elle nous a conduit à identifier des orientations qui manquaient. Par exemple, nous ne savions pas que, lorsque l’on fait du développement, il faut l’accompagner d’actions en faveur de la démocratie, de la défense des droits de l’Homme et de la citoyenneté.
Pour nous, il fallait soutenir le développement économique mais, quelqu’un qui ne connaît pas ses droits et ses devoirs, en cas de crise, il devient inutile parce qu’il peut être manipulé. Finalement, tout ce qu’il a construit peut être détruit ! Nous, au départ, on ne savait pas que le développement devait être un tout. Que cela devait rassembler un tout, qui soit consolidé, et devienne donc durable. C’est pourquoi, je dis que la guerre nous a renforcés car qu’elle nous a donné une autre vision de notre action.
Par exemple, ce projet d’insertion nous donne une grande fierté. Aujourd’hui, dans la région, les gens ont compris que c’était utile pour tout le monde. Quand je leur dis que l’appui que nous leur apportons n’est pas cadeau. Les gens comprennent que quand on te donne un prêt, tu dois rembourser pour que les autres en bénéficient après.

Comment décririez-vous ce projet d’insertion, l’esprit dans lequel il est mis en place ?
Notre projet d’insertion a d’abord pour but d’essayer de rendre responsables tous les gens qui ont été meurtris, qui ont du fuir leur lieu d’origine pour vivre ailleurs, à cause de la guerre.
Leurs activités économiques ont été détruites, ils ont du fuir et ils arrivaient dans des lieux auxquels ils n’étaient pas habitués. Ensuite, ils ont eu envie de rentrer chez eux mais, en rentrant chez eux, ils n’ont rien pu récupérer.
Il fallait donc absolument que la FEDESI les accompagne en leur fournissant un minimum de moyens pour reprendre leurs activités. Par exemple, pour les éleveurs traditionnels, on leur a dit bon « tu avais ton troupeau de moutons et bien nous, nous n’avons pas de troupeau de moutons. Si on te donne deux moutons, tu vas les élever et on reviendra dans deux ans. On récupèrera ce qu’on t’a donné, soit 2 moutons. Le reste est pour toi. Nous avons fait la même chose pour l’élevage de poulets, pour les semences de riz ou de maïs. Par exemple, si on vous donne 100 kg de semence de riz, vous pouvez semer 3 à 4 hectares. Dans ce cas, on ne fait pas un prêt à une personne mais à une coopérative pour que tout le monde soit bénéficiaire. Cette coopérative nous remboursera 100 à 150 kg de semence pour permettre à d’autres de bénéficier d’un prêt. En procédant ainsi, on pérennise le projet et ensuite on n’a plus besoin de demander un soutien à Frères des Hommes.
C’est la même chose pour les boutiques rurales dans les villages. Avec la guerre, toutes les boutiques ont été détruites. Il n’y avait donc plus d’échange local. Celui qui a besoin d’acheter du sel, du savon ou de l’huile ne peut pas marcher 10 ou 20 kilomètres pour cela. Il nous a donc fallu en réinstaller. Nous avons fait le calcul suivant : pour aménager un local, il faut compter 250.000 francs CFA, pour l’achat d’un stock de marchandises, 1 million, soit 1.250.000 francs CFA par boutique. Sur place, nous avons un gérant spécialement formé. Chaque boutique est géré par un comité de gestion composé de 5 personnes pour suivre les activités. Toutes ces personnes sont choisies par les villageois eux-mêmes, parce que ce sont eux qui savent si celui là n’est pas voleur, si celui là n’est pas bandit, etc… La FEDESI ne peut pas leur dire c’est untel, ou untel. Une fois s’il y a du scandale ils vont dire c’est vous qui avez imposé quelqu’un !
Deux ou trois ans après son ouverture, le capital de la boutique sera constitué. La FEDESI reprendra sa mise de départ afin de la remettre à autre village. La boutique d’origine deviendra la boutique du village.

La notion de responsabilisation des acteurs du projet est très importante. Pourriez-vous expliciter cette notion de responsabilité vis à vis de la collectivité.
En cette période de guerre, certains ont pitié de toi, mais quand on te dit « je te donne ceci, c’est un cadeau » on ne te prend pas en considération, cela te rend passif. En revanche, si on te dit « c’est remboursable, ce n’est pas un cadeau », cela responsabilise. Quand nous avons commencé la distribution tout le village était là. Tous les habitants en ont été témoins. Nous avons insisté sur la manière d’élever ces moutons qui ne sont pas des cadeaux mais un capital à gérer et garder.

Pourriez-vous parler du processus de décentralisation et de la participation de la FEDESI dans sa mise en place ?
Avant la guerre, la décentralisation c’était une idée formidable, parce que nous, la FEDESI, nous fonctionnions déjà de cette manière. Quand la décentralisation a été initiée par l’Etat, nous avons demandé à être formés afin de mieux comprendre ce que cela impliquait. On s’est beaucoup préoccupé du problème foncier parce que beaucoup de nos membres sont propriétaires de terres. D’autres en ont achetées et il y a parfois des litiges entre eux. Il était donc important pour nous de connaître la législation dans ce domaine foncier.

Pourriez-vous expliquer le processus de décentralisation ? Qu’est ce que cela impliquait concrètement ? A l’époque, est ce que la décentralisation des ressources avait été envisagée et comment ?
Avant sa mise en place totale, il y a eu les Plans de Développement Local. Avant la guerre, la FEDESI a participé à deux de ces Plans dans 2 régions différentes, à l’ouest et, dans le centre ouest du pays. Là, nous avons été chargés de rassembler la population et de lui demander d’exprimer ses besoins. Dans un village, la FEDESI a provoqué cette réunion-test puis a ensuite fait un rapport à l’attention du Ministère de l’Intérieur afin de le solliciter sur ces besoins précis.

Voilà le travail, que la FEDESI voudrait poursuivre, parce que le pouvoir actuel n’a pas la possibilité d’organiser ces choses là. Il faut des ONG spécialisées dans ce domaine pour aller sur le terrain faire ce travail. A partir des rapports des ONG appuyés par ceux des Mairies, l’Etat pourrait ainsi dégager des moyens pour chaque localité via les Conseils Généraux qui gèrent chaque département. Le Conseil Général réalise un budget qui est ensuite soumis à l’Etat qui alloue les moyens nécessaires pour la réalisation d’investissements suivis de près.

Suivi par qui ? Réalisez-vous des formations au contrôle social par les citoyens ?
Suivi par les populations. La FEDESI a réalisé ce genre d’expérimentation à l’Ouest du pays, avant la guerre. Par exemple, une fois l’accord donné pour la construction d’une école ou d’une maternité, la population attendait. Si, au bout d’une année cela n’avait pas été fait, ils seraient venus réclamer. Tout le monde savait que les moyens financiers devaient être décentralisés et utilisés dans le département. Si les choses ne se faisaient pas c’est qu’il y avait une fuite quelque part ! La FEDESI, en tant qu’ONG diffusait des informations sur les projets, les accords ou non du département. Sans cela notre crédibilité aurait été mise en doute. Cela dit, tout le processus est malheureusement à l’eau aujourd’hui, à cause du contexte où nous vivons.

Pourriez-vous décrire la vie quotidienne de ivoiriens aujourd’hui, dans ce contexte ?
Et bien, il faut dire que nous sommes tous anxieux parce que nous ne savons pas ce qui va arriver demain, au point de vue de la sécurité et de l’approvisionnement en vivres. Sur le marché, les denrées sont excessivement chères, donc le peu que tu as, ne suffit plus pour subvenir aux besoins de ta famille. Les parents qui sont au village ont besoin de moyens donc, à la fin du mois, tu es obligé de prendre un peu sur ton salaire pour leur envoyer une somme qui est de toute façon insuffisante pour acheter du poisson, de la viande, du sel. Ceux qui ont eu la chance de les cultiver ont des bananes et du riz. On en est réduit à manger du riz blanc, sans les ingrédients qui l’accompagne habituellement. La population en a assez. Les gens sont excédés, car finalement ils se demandent pourquoi on est dans ce contexte là, alors que tout le monde revendique la Paix.

Et pour les enfants comment cela se passe t’il ? peuvent ils toujours être scolarisés ?
Oui. Il y a beaucoup d’écoliers, d’étudiants, d’élèves, qui ont du être déplacés du Nord vers le Sud. Les effectifs par classe ont triplé. Le niveau scolaire a donc beaucoup baissé. Par exemple, cette année, ma fille a eu le bac. Pour l’inscrire à l’université, j’ai eu des problèmes parce que les amphis sont remplis. Il y a parfois, 1000 à 2000 étudiants en plus ! Ils ne peuvent pas prendre de notes ! Tout cela pour dire que c’est difficile, de l’école primaire jusqu’à l’université. Tout est saturé parce que au Nord c’est impossible ! A l’école, les enfants arrivent en disant, il y a tel mouvement, ils sont rentrés dans tel village pour tuer les gens. Ces exactions sont fréquentes.

La FEDESI a joué un rôle important dans l’accueil des réfugiés du Nord, mais comment poursuivez-vous vos actions d’accompagnement de ce désarroi et, de lutte contre la violence ?
La FEDESI garde un contact très étroit avec ses membres. On leur explique au jour le jour ce qui se passe, on continue nos réunions, nos visites, nos missions pour essayer de les maintenir dans la confiance et éviter la chute dans le désarroi. Pour la FEDESI c’est un travail quotidien d’arrache pieds. Il nous faut avoir de l’énergie pour en donner aux autres ! C’est indispensable car tout le monde est fragilisé. Il ne suffit de leur rendre visite pendant un mois ou deux. Pour nous, aujourd’hui, la nécessité de missions régulières sur le terrain est beaucoup plus importante. Nous devons soutenir toutes ces personnes dans l’angoisse en attendant que la guerre se termine pour ensuite tout remettre en route.

Qu’en est il de la situation économique de vos membres ? Parviennent ils à poursuivre leurs activités de production et de vente ?
La situation est catastrophique. Nos amis venus du Nord, totalement démunis devaient être aidés. On ne pouvait les regarder et leur dire que les FLEC (système d’épargne et de crédit mis en place localement par la FEDESI) sont autonomes et que leur épargne étant restée dans le Nord, on ne pouvait rien faire pour eux ! On a essayé de les dépanner au maximum mais il est vrai que dans les FLEC du Sud il n’y a plus d’argent. Les FLEC du Nord étant fermé, on n’a aucune possibilité de renflouer nos FLEC du Sud. De plus, il y a eu les crédits octroyés avant le début de la guerre. Les personnes qui ont fait ces emprunts ne sont pas en mesure de rembourser. Nous sommes donc confrontés à un manque de liquidité. Aujourd’hui, cela nous pose un gros problème. Heureusement, que la solidarité qui nous lie permet de faire comprendre à certains membres qui viennent faire des retraits sur leur épargne que nous ne pouvons les satisfaire totalement. Nous connaissons une situation grave en matière de liquidités. Quelqu’un qui demande 200.000 francs CFA on ne lui donne que 50.000 francs.
La solidarité qui nous lie évite, comme c’est le cas dans les banques ordinaires, que les gens râlent et menacent d’avoir recours à la justice. C’est cela aussi notre force. La force de la solidarité.
Avant de faire ces avances aux membres du Nord, nous avons convoqué des réunions en expliquant que nous allions octroyer des prêts sans intérêt à nos amis en difficultés. Lorsque leurs FLEC ré-ouvriront, ils vont nous rembourser d’office. Leur carnet leur a été retiré et, en échange, on leur a prêté ce que l’on pouvait.

Combien de temps pensez-vous pouvoir tenir ainsi ?
On ne peut déjà plus ! Si je prends l’exemple d’un des FLEC d’Abidjan, quand des membres viennent même pour retrait de 50.000 francs CFA, c’est impossible. Parfois, il ne nous reste que 5.000 francs CFA dans la caisse. Il n’y a plus de liquidités. Les roulements sont très difficiles à faire. A l’heure où je vous parle 4 FLECs du Sud sont à plat. Ils manquent totalement de liquidités.

Qu’en est il de la manifestation en faveur de la Paix que vous vouliez organiser les 02 et 03 septembre en lien avec la Journée Internationale de la Paix (21 septembre) ?
Nous avions édité des cartes, des tee-shirts, des banderoles. Les médias étaient prévenus pour que cela soit une très grande fête qui ait un réel écho et puis, je ne sais pas. Je crois que lorsque les autorités ont vu l’ampleur de cette fête, elles se sont posées beaucoup de questions. Cela devait se passer les 2 et 3 septembre. Nous étions prêts et les autorités nous ont demandé de la reporter au 10 septembre. Et puis le 8, subitement ils m’ont appelé pour me dire qu’il fallait annuler. Il y avait l’insécurité bien sûr, car à ce moment là on forçait les milices à se désarmer. L’atmosphère était vraiment tendue.

Cela dit nous avions contacté un représentant de l’ONU, du PNUD et nous avions invité près de 6 ministres d’Etat, les ministres de la réconciliation, de l’environnement, de la fonction publique et des finances. Tous les députés, les gouverneurs, les maires et le président du Conseil régional de la région.
Pour nous, organiser pour la première fois cette Fête de la Paix en invitant des autorités et les populations était un moyen d’expliquer que pour la FEDESI, la paix, n’est pas qu’un mot mais un comportement au quotidien.
Pour nous, la paix c’est vivre ensemble avec des personnes variées, de divers horizons, de diverses ethnies. C’était une occasion pour exprimer aux autorités politiques que cette Journée serait un symbole pour cette région si meutrie. Nous souhaitions montrer la signification réelle de la paix avec la convivialité et la cohésion sociale qu’elle englobe. Nous souhaitions exprimer tous ses paramètres en mettant les politiques en garde sur les manipulations dont ils sont à l’origine. Manipulations qui provoquent des crises qui aboutissent à la guerre.
Nous avions prévu un discours sur le thème de la paix qui devait être prononcée par un député, qui est aussi le président de la Commission juridique, au sein de l’Assemblée. Dans chaque ville, les populations devaient installer des pancartes où elles pouvaient exprimer ce qu’est la paix, comment elles la considèrent. Dans une des villes par exemple, j’ai vu écrit « la paix au cœur c’est la vie dans mon cœur ». Nous avions prévu d’utiliser ces pancartes et des banderoles pour faire un grand défilé. Nous avions fait des tee-shirts et des banderoles pour que cela puisse marquer l’évènement visuellement.
Le problème qui s’est posé est que lorsque nous avons commencé à organiser cela, les autorités n’ont pas eu l’occasion de voir comment cela s’organisait, quel serait le contenu du discours… Toute la responsabilité revenait à la FEDESI. Le contexte du désarment leur a donné une opportunité pour annuler tout cela. La FEDESI n’avait pas demandé de soutien financier. On a tout organisé. Ce ne sont pas les hommes politiques ou leurs intermédiaires qui étaient les opérateurs mais le peuple. Je ne sais pas si cela sera le 21 septembre date de la Journée de la paix, mais, je maintiens, qu’avant la fin 2006, nous allons tout faire pour organiser cette fête. Il faut qu’elle ait lieu !
Les gens qui avaient participé à l’organisation étaient vraiment désolés. Franchement, il faut dire que cela nous a abattu parce que l’on a fait beaucoup de démarches pour qu’elle se réalise, que l’on a essayé de mobiliser beaucoup de gens, que tous les villages environnants se sont mobilisés. Le fait que cela soit annulé, moins de deux jours avant la date a été catastrophique.

Comment pourrions-nous vous soutenir la réalisation de cette fête d’ici en France ?
D’abord par les écrits. Comme les lettres et les conseils venus du président de Frères des Hommes. Dans ses correspondances, qu’il m’a adressées pour m’encourager, il m’a orienté sur l’origine et l’histoire de la Fête de la paix. FDH m’a soutenu pour la confection des tee-shirts.
Nous aurions besoin de recevoir des informations et analyses plus approfondies qui pourraient nous aider à consolider nos arguments et notre discours vis-à-vis de tous ceux qui vont nous parler ou bien nous interroger sur ce thème. L’ONU a du promulguer cette Journée pour que les gens sachent que, dans le monde entier, il y a au moins un jour où l’on peut déposer les armes en même temps et que, lors de cette Journée, personne ne tire sur l’autre. Que l’on dépose les armes. Au moins, ce jour là, on pourrait dormir en paix ! Cela serait formidable et c’est ce que nous voulons valoriser chez nous, en Côte d’Ivoire.

Quelles sont les priorités de la FEDESI pour les mois à venir ?
Pour la FEDESI, à l’heure de la guerre, il faut procéder à la réinsertion sociale et économique de nos membres. Dans un second temps, il nous faut faire le diagnostic de la situation de tous nos groupements de base pour évaluer l’existant et ce qu’il y a à faire, parce que la guerre a tout démoli !
Il nous faut aussi reprendre l’éducation à la démocratie, renforcer cette promotion de la démocratie et la défense des droits de l’Homme parce que ces deux aspects accompagnent obligatoirement le développement social et économique durable. Faire du social sans savoir ce que vous devez faire vis-à-vis de votre prochain ou bien ce que votre prochain doit faire vis-à-vis de vous, rend le développement précaire. C’est pourquoi, notre préoccupation principale est de reprendre et intensifier cette éducation à la défense des droits de l’Homme.

Le fait de venir à Paris représente une opportunité pour élargir votre réseau de partenaires dans les domaines de l’éducation à la paix et de la citoyenneté et du développement économique
C’était mon grand souhait, mais je n’ai pas eu l’occasion de prendre ces contacts. J’aurais souhaité que FDH me donne une opportunité d’ouverture sur d’autres ONG européennes. Pas seulement pour des questions de financements mais aussi pour ouvrir nos réflexions, mettre en place des échanges d’informations afin de parvenir à un renforcement mutuel, j’aurais vraiment souhaité découvrir d’autres ONG françaises pour leur expliquer les activités de la FEDESI, notre contexte de guerre, nos perspectives d’avenir…

Donc, lors de votre prochaine mission vous souhaiteriez que FDH vous aide à nouer des contacts avec d’autres ONG du Nord ?
C’est mon grand souhait et mon objectif principal. FDH est notre seul partenaire au Nord. On a besoin d’ouverture sur les autres organisations européennes pour pouvoir s’expérimenter de leur vie, de notre vie et, au vu de cela, essayer d’embrasser certaines situations, certains projets qui peuvent être soit financé par FDH ou non. Cela ferait grandir aussi FDH puisque nous sommes des partenaires très proches.
Si on tente de construire ce réseau cela va nous ouvrir plusieurs orientations parce que il ne faut pas avoir une seule vision du développement. Il y a d’autres éléments qui accompagnent le développement et que nous ignorons aujourd’hui. Il nous faut être armés pour combattre l’inégalité qui sévit aujourd’hui au sein de nos populations.
De plus, pour les autorités nationales comme locales, si la FEDESI est au cœur de relations diversifier avec des organisations du Nord, cela nous fera gagner en crédibilité !
Il ne s’agit pas seulement de trouver des soutiens financiers, il faut aussi avoir une vision politique. Par exemple, la démocratie participative fait partie des éléments nécessaires. Nous la pratiquons à la base. Nous organisons des réunions où chacun dit ce qu’il pense mais on ignore que c’est çà aussi la démocratie participative !!

Cela serait franchement une très bonne chose pour que toutes les ONG du Sud qui sont souvent cantonnées dans le développement social et économique aient une vision politique afin de rendre leurs actions de terrain plus efficaces ! »

Propos recueillis par Sabine Benjamin
Frères des Hommes France
Paris, septembre 2005

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