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Economie solidaire :
Dossier : Le micro crédit nobélisé !

Le point de vue de nos partenaires pakistanais et indien

En septembre 2005, nous avions interrogé nos partenaires pakistanais, Karamat Ali, de PILER (faire le lien avec la page projet) et indien, Duarte Baretto de FEDINA (faire le lien avec la page projet) afin d’avoir son sentiment sur la situation au Bangladesh et sur l’impact du micro-crédit dans ce pays en proie à une montée importante de l’intégrisme religieux, voici ce qu’ils nous avaient répondu :

Le Bangladesh qui est présenté comme un pays emblématique en matière de développement grâce ou à cause du système du micro-crédit et la Grameen Bank semble vivre une période assez rude avec une montée significative de l’intégrisme… Comme voyez-vous son avenir ?

Karamat Ali : Il y a plusieurs manières d’aborder le Bangladesh. Ce qui est le plus inquiétant concernant ce pays c’est qu’il devient la base du fondamentalisme. C’est très inquiétant car dans ce pays, la population a connu des combats sanglants pour parvenir à sa libération nationale. Des millions de personnes ont été tuées et soudain on se rend compte que la situation est pire qu’au Pakistan en matière d’influence des fondamentalistes ! Si vous vous rappelez en août 2005, ils ont mené une série d’attentats simultanés dans 63 des 66 régions composant le Bangladesh. C’est une preuve de leur grande capacité d’organisation. Il y a aussi une organisation musulmane qui s’affiche comme non violente mais est la base de recrutement de jeunes musulmans pour diverses organisations violentes.
La plus grande congrégation des talibans est établie au Bangladesh. Elle est passée du Pakistan au Bangladesh ! Ceci est très, très, très sérieux.
Cela nous conduit à interroger le rôle du micro-crédit et des ONG, de la pseudo participation citoyenne, la Grameen Bank que l’on nous montrait comme un modèle de développement dans le monde entier !…

Quelle était la réelle politique autour de tout cela ?! C’est une question qui doit être étudiée de près. Un peu comme en Inde avec les massacres au Gujarat. Je demande toujours à mes amis militants indiens qui travaillent dans la zone : quel est l’impact de votre travail ? Ils me répondent, trop souvent à mon goût, qu’ils ne veulent pas intervenir dans des questions politiques. Le Bangladesh doit être étudié sous cet angle également.

Ceci pose la question du « développementalisme » et de ses limites. Au Bangladesh, le second opérateur de téléphonie mobile est une ONG !! Les ONG ont eu certes un rôle très important mais des questions se posent en leur sein. Par exemple, dans la plupart d’entre elles, qui sont énormes en terme de nombre de salariés et de moyens financiers, il n’y a pas de syndicat ! Quel rôle ont elles joué dans la dépolitisation du pays, par leur politique « assistentialiste »?

Duarte Barretto : Les ONG ont comme privatisé le développement ! En Inde, même en milieu rural et dans les bidonvilles urbains, l’accès à la santé a été privatisé !

Karamat Ali : J’aimerais que les ONG du Sud comme du Nord réfléchissent à ce processus et tentent de comprendre ce que cela veut dire ! Notamment en matière de micro-crédit et de la poursuite de nos actions. Je pense que lorsque vous proposez des micro- crédits à des personnes qui sont totalement exclues de la société et n’attendent rien de l’Etat, vous rendez un sacré service à l’Etat et parfois à des escrocs locaux !
Nous avons ces réformes juridiques qui en fait servent à rendre encore plus intouchables les multinationales qui poursuivent leur exploitation des ressources naturelles et humaines ! Grâce au micro-crédit les gens achètent des voitures à crédit qu’ils ne peuvent pas rembourser, et qu’on leur retire !

Via le micro-crédit, les populations en difficultés subissent une pression morale et sociale. Pour moi, le micro-crédit, c’est l’intégration des plus marginalisés dans une position permanente de subordonnés.

D’après vous, pourquoi les ONG refusent elles depuis tant d’années d’assumer la dimension politique et sociale de leur travail et du développement en général ?

Karamat Ali : Parce que, si vous intégrez du politique dans le processus de développement, le rôle des ONG sera très limité. Le rôle des ONG c’est une sorte de stratégie pour la survie. Par exemple, chez PILER nous avons défini notre rôle comme celui de fournir des informations et de former des travailleurs. Nous ne voulons pas conduire leur vie à leur place ! Notre rôle est très limité.
En revanche, à travers le micro-crédit, on fait ce que l’Etat aurait du faire. Le micro-crédit incite ces populations à ne pas faire de demande auprès de l’Etat pour qu’il assume son rôle. Je crois qu’il nous faut nous interroger sur l’impact politique des ONG.
PILER a été souvent sollicité pour faire du micro-crédit et nous avons refusé car nous estimons que c’est à l’Etat d’assumer cela ! Notre rôle est de permettre aux populations d’être debout et de lutter pour le respect de leurs droits. L’Etat est souvent capable de proposer des taux d’intérêt à 6% pour de grandes entreprises, pourquoi n’est il pas en mesure de le faire pour ces populations marginalisées ? Pourquoi l’Etat demande t’il à ces derniers de payer 15% ?!
Par le micro-crédit on légitimise le néolibéralisme ! Même quand on croit lutter contre !
Le Bangladesh a été largement imité sur le micro-crédit, notamment en Asie du Sud où il considéré comme un paradigme du développement ! Ceci nécessite une étude pointue à mener avec les bangladeshi. Le fait que tous les mollahs se retrouvent au Bangladesh représente un développement que je ne souhaite à aucun pays !!!
Les pauvres sans argent et sans mollahs se portent sans doute bien mieux !

Duarte Barretto : Je pense que trop d’ONG plaquent ces schémas tout faits sur le terrain et pensent que tout va aller de soit.

Par exemple, en Inde très peu de choses ont été faites en matière d’organisation et de syndicalisation des ouvriers du textile. Dès qu’ils bougent un peu, une série de codes de conduite arrivent ! Ceux qui les invoquent ne souhaitent pas l’existence de syndicats. Qu’est ce que ces fameux codes de conduite impliquent officiellement ? Des promesses de salaires qui parfois, ne restent que des promesses, des conditions de travail meilleures…
Trop souvent les patrons acceptent ces fameux codes de conduite pour se dédouaner de leurs pratiques et lutter de manière insidieuse, contre la constitution de syndicats. Lors du Forum Social Mondial de Mumbai nous avons beaucoup traité de ces questions. La question suivante reste toutefois posée, comment les ONG peuvent elles accepter aussi aisément ces codes de conduite qui ne sont pas de vraies garanties !! »

Propos recueillis et traduits de l’anglais par
Sabine Benjamin
Frères des Hommes France
Paris, septembre 2005


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