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L'Actualité de Frères
des Hommes
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Haïti : La période clé vécue actuellement par Haïti analysée par Jean Hugues Henrys, un de nos partenaires historiques A l’occasion de son passage à Paris, dans le cadre de la célébration du 40ème anniversaire de Frères des Hommes, Jean Hugues HENRYS, président du Service Oecuménique d’Entraide (SOE) d’Haïti, partenaire historique de Frères des Hommes, nous a, tour à tour, fait partager son analyse de la situation politique préélectorale d’Haïti, de la présence des forces ONUsiennes, de l’état de la société civile, et, de la dimension politique et sociale des projets de développement ainsi que de la coopération internationale.
En fait, depuis un bon moment, l’actualité politique
de notre pays est que nous sommes dans une période de transition
qui n’en finit pas depuis 1986, année du départ de
Jean-Claude Duvalier. Entre 1986 et aujourd’hui, je ne sais combien
de présidents et de gouvernements nous avons eus! Cela dit, au moment où je vous parle personne ne sait comment
cela va se passer. En effet, dans le cadre des élections présidentielles
et législatives qui sont programmées pour le 20 novembre
prochain, plus d’ une trentaine de candidats à la présidence
sont en lice. Cela ne va pas du tout faciliter les choses. LA PRESENCE DES CASQUES BLEUS EN HAÏTI POURRAIT ELLE OU
NON CONTRIBUER A L’INSTAURATION D’UN ETAT DE DROIT ET A LA
MISE EN PLACE D’ELECTIONS NON FRAUDULEUSES ? Il faut quand même être très réaliste. Nous n’aurions pas les casques bleus dans mon pays, je pense que la situation serait encore plus catastrophique. En effet, l’un des rôles essentiels des états c’est de pouvoir assurer l’ordre et la sécurité publique. En Haïti, grâce à M. Aristide, dans quelle situation nous sommes nous retrouvés ? En 1995, à son retour, l’armée haïtienne a été tout simplement dissoute, sans préavis. Il y a un nombre très important de personnes qui sont parties dans la nature avec armes et bagages. Du jour au lendemain, ce système qui avait été
totalement intégré dans le fonctionnement du pays, s’est
retrouvé désarticulé. On comprend donc très
bien, le disfonctionnement dans le système de sécurité
du pays que cela a pu occasionner. Ensuite, on a voulu faire le relais
avec la police nationale d’Haïti qui, à ses débuts,
s’est voulue être une force de sécurité professionnelle.
Très rapidement elle est devenue corrompue et s’est détournée
de ses objectifs. Soyons sérieux ! Comment peut on prétendre
qu’une police dont les 4 000 membres sont sous-équipés
et sous entraînés ( 4 ou 5 mois de formation) va assurer
la sécurité de 8.5 millions d’habitants ? L’année dernière, on a vu que l’intérieur du pays était relativement calme mais que la situation est toutefois délicate. A l’occasion de la fameuse « opération Bagdad » lancée par les partisans armés d’Aristide au mois de septembre 2004, plusieurs centaines de personnes ont été tuées et d’autres kidnappées. Cela a conduit à un climat de tensions quasi permanentes dans Port au Prince avec quelques foyers plus ponctuels dans des villes de province. Maintenant, tout le problème est de savoir, et je ne rends pas responsable le système des Nations Unies, comment les futurs dirigeants vont négocier cette coopération entre la communauté internationale et l’état haïtien. Pour ma part, je suis absolument contre l’installation des forces des Nations Unies en Haïti pour 10, 15, 20 ans comme on l’entend trop souvent aujourd’hui. Ou bien on décide d’abdiquer notre souveraineté ou, on se dit qu’en tant qu’Etat nous avons une lecture et une vision des choses. Il faut absolument que les dirigeants d’Haïti puissent avoir le courage de négocier le départ des forces onusiennes et de remettre en place les mécanismes permettant à l’Etat haïtien d’assurer la sécurité de ses citoyens et de son territoire. LES CANDIDATS EN LICE ONT ILS UNE REELLE REPRESENTATIVITE ? SONT
ILS PORTEURS DE PROJETS POLITIQUES ? Il faut être réaliste ! Dans la situation actuelle en Haïti il y a beaucoup plus de petits bouts de projets, que de projets en tant que tel. Ce n’est pas un hasard. C’est lié aux très nombreuses contraintes qui ont été imposées à la classe politique haïtienne pendant les dernières années. Un fait est certain, c’est qu’aujourd’hui, il y a une réelle volonté de faire les choses autrement. C’EST A DIRE ? Cela dit, je crois que c’est tout d’abord les résultats des scrutins et ensuite la critique qui feront savoir exactement à quelle sauce on a été mangés ! En Haïti on a eu une expérience avec Aristide qui avait un discours progressiste alors que l’on n’a jamais été aussi plongé dans des pratiques néolibérales que sous son gouvernement ! ! COMMENT DECRIRIEZ-VOUS LA SITUATION ECONOMIQUE D’HAÏTI
? QU’EN EST IL DE LA SITUATION ET DU ROLE POTENTIEL DE LA
SOCIETE CIVILE ? Fin des années 80, début des années 90, nous avons connu un regroupement de toutes les organisations, toutes tendances confondues, les syndicats, les organisations socio professionnelles etc.. qui avaient dégagé une capacité de propositions. Par exemple lorsque Aristide est arrivé au pouvoir en 1991, il y avait en face de ce nouveau gouvernement, une société civile unie et forte qui faisait des propositions concrètes pour la reconstruction du pays. Aujourd’hui, on n’en est plus là ! La dernière grande mobilisation de la société civile haïtienne remonte à début 2004. Cela n’a pas été pour faire des propositions mais plutôt pour exprimer le refus de la nouvelle dictature qui voulait être imposée. Cela a d’ailleurs gâché la commémoration du 200ème anniversaire de l’indépendance d’Haïti. Le 1er janvier 2004 n’a pas été le jour de célébration prévu mais une manifestation pour exprimer de manière très ferme le refus de cette nouvelle dictature. Cette manifestation s’est d’ailleurs terminée dans une répression sauvage. Ce que tout le monde espère c’est un sursaut pour que les élections se passent bien, qu’un président de la République soit élu tout en sachant bien que la Présidence n’est pas le lieu où l’avenir du pays va se jouer. Notre avenir va se jouer au niveau du Parlement et de la capacité de la société civile haïtienne à vouloir et pouvoir jouer son rôle de contrepouvoir. Avec le nombre important d’organisations politiques, ce que
l’on peut espérer c’est qu’après les élections
il y ait des regroupements par sensibilités politiques ou par tendances
et qu’un sursaut général de la société
civile haïtienne se produise. Nous avons beaucoup d’espérances, il y a aussi de la bonne volonté parce que tout le monde est conscient du désastre vers lequel nous courrons aujourd’hui dans ce pays. S’il est vrai que les hommes sont doués de raison, il faut donc croire qu’après cette période extrêmement difficile connue ces dernières années, nous travaillerons ensemble pour construire quelque chose plus en adéquation avec les aspirations de la population haïtienne en général. PAR LE PASSE, L’EGLISE A EU UN ROLE POLITIQUE IMPORTANT,
EST CE ENCORE LE CAS AUJOURD’HUI ? Je crois qu’elle a joué également un rôle significatif jusqu’en 1990, mais ce pouvoir de mobilisation, de proposition, etc.. cela fait belle lurette que l’église catholique l’a perdu en Haïti, notamment au niveau de l’épiscopat. On le voit au niveau des lettres pastorales qui sont produites périodiquement. A force de chercher le consensus, le ton ferme des années 80 ou du début des années 90 a disparu. De plus, parmi l’épiscopat, il y a encore des personnes connues comme des fidèles d’Aristide. D’autres le sont comme des opposants à ce magma « lavalassier »qui a fait tant de mal à ce pays pendant les dernières années. Au niveau de la base, je crois que c’est à peu près la même chose. Le consensus qu’il y avait en 90 autour d’Aristide, ce petit curé des bidonvilles comme on l’appelait n’existe plus ! Aujourd’hui, on ne peut pas parler d’une réelle capacité de l’église catholique d’influencer le cours de l’action politique en Haïti. ET EN QUOI LA COOPERATION INTERNATIONALE ET LES ONG HAÏTIENNES
ET ETRANGERES SOUTIENNENT ELLES L’EMERGENCE DE LA CITOYENNETE ET
DE LA PARTICIPATION ACTIVE DU CITOYEN ? En réalité, il y a une poignée de grandes organisations qui interviennent sur le terrain. Evidemment, elles ont des pratiques différentes. Je ne vais pas m’amuser à coller des étiquettes aux uns et aux autres, mais il y a d’un côté, ceux qui sont très interventionnistes et qui ont pour préoccupation de produire des résultats concrets dans des délais relativement limités. Elles se soucient parfois très peu du rythme des populations. Elles arrivent très probablement à en sortir des résultats mais est ce que ce sont des interventions qui se placent dans la durée ? Ce n’est pas évident. Et puis, de l’autre côté il y a des organisations
qui sont conscientes de la nécessité d’inscrire leurs
interventions dans la durée. Elles développent une réelle
logique d’appropriation des actions et de participation des communautés
locales à la définition et à la mise en œuvre
des interventions. Elles arrivent à des résultats bien plus
pérennes, mais là, on parle d’une dizaine ou d’une
vingtaine d’organisations ! Il est important de souligner aussi que le type d’intervention des ONG étrangères dépend également de leurs partenaires haïtiens. Il existe des organisations haïtiennes plutôt militantes avec une lecture claire de la situation qui ne vont pas uniquement, à cause de financements qu’elles vont recevoir, tourner leurs regards dans un sens ou dans l’autre. Elles vont rester fidèles à leur ligne et puis il y a celles qui sont beaucoup plus « flexibles ». Le débat sur les ONG étrangères ou locales quel que soit le pays, n’est pas simple. On pourrait en parler très longtemps !. Ce qui est certain, c’est que quelque soit le champ de coopération, il y a des domaines où des projets viables se mettent en place et il y en a d’autres où il est très évident que c’est presque de l’argent foutu par les fenêtres ! DANS LA LIGNE DROITE DE CE QUE VOUS VENEZ D’EXPLIQUER,
COMMENT LE SOE A T’IL INTEGRE CETTE DIMENSION POLITIQUE DANS SON
ACTION SOCIALE ET ECONOMIQUE ? C’est en cela que le projet du SOE se situait très clairement dans une perspective de construction de la démocratie et de l’état de droit. Il fallait également pouvoir dégager une certaine capacité de propositions vis à vis de l’état haïtien. Ainsi, toutes les actions développées, de notre création, à nos jours, se sont situées dans une logique d’innovation pour pouvoir expliquer que les choses peuvent être faites autrement. Nous les avons donc expérimentées et nous sommes en mesure de dire aujourd’hui que cela peut marcher dans tel ou tel autre sens. Par exemple, à la fin des années 80 et début des années 90, le SOE a été à la pointe de repeuplement porcin de race créole, en Haïti. Je crois que tout le monde est d’accord aujourd’hui pour dire que cela a été une réussite totale. En effet, fin des années 70 face à une épidémie, la « solution trouvée » par l’état haïtien a été de décapiter tous les porcs dans toute la filière créole ! Pour les remplacer, pourquoi a t’on utilisé des filières totalement inadaptées aux conditions du paysan haïtien. Nous nous sommes donc battus avec nos partenaires sur le terrain en Haïti et nos partenaires européens. Eh bien aujourd’hui, en Haïti, la filière créole existe ! C’est le résultat d’une réelle bataille menée par le SOE dans le domaine du développement rural, culture, élevage. Dans le domaine de la santé, je pourrais citer l’exemple du système de décentralisation de la santé par la mise en place des « unités communales de santé ». Ceci a été un apport conceptuel du SOE. Cela dit, il est vrai que jusqu’à aujourd’hui le système n’est pas fonctionnel comme on l’aurait souhaité mais personne n’est en mesure de proposer un modèle différent. A ce jour, cela n’a pas marché par manque de stabilité politique et de conditions propices pour les mettre en œuvre. Actuellement, le SOE n’a plus le déploiement territorial des années 80. Aujourd’hui c’est un pôle rural et un pôle urbain dans les zones marginalisées de Port au Prince. Cela dit, en matière de santé communautaire en zone urbaine défavorisée, l’action du SOE est une action exemplaire associant les communautés locales à la définition des activités. Ce n’est donc pas un hasard si nous développons de plus en plus de partenariats avec d’autres organisations de santé en Haïti et des universités. En effet, elles considèrent que l’action du SOE en santé urbaine peut être considérée comme un modèle du genre et peut faire l’objet d’études, de capitalisation et de partage d’expériences avec d’autres acteurs dans le monde. EN DEHORS DES ASPECTS LOGISTIQUES ET DES MOYENS MATERIELS, COMMENT
TOUT CECI A T’IL PU ETRE MIS EN PLACE ? JUSTEMENT, POURRIEZ-VOUS EXPLIQUER QUELLE EST LA DIMENSION IDENTITAIRE
DE VOTRE TRAVAIL ET EN QUOI CELA PARTICIPE A LA CONSTRUCTION D’UNE
CITOYENNETE ? Toutes les formations que nous avons pu en dégager durant
ces dernières années sont retournées aujourd’hui
aux populations sous forme de fiches techniques et de livrets. Le SOE
a également fondé une clinique de médecine naturelle
qui fonctionne et est fréquentée par une bonne partie de
la population. Nous travaillons également avec les accoucheurs
et accoucheuses traditionnels. PENSEZ-VOUS QUE L’EVOLUTION DES PRATIQUES DES ONG DU NORD
QUI REVENDIQUENT LE PARTENARIAT COMME UN MODE DE COOPERATION CONTRIBUENT
A VOUS APPUYER DANS LA DIMENSION POLITIQUE DE VOTRE TRAVAIL ? En effet, au Nord, le problème c’est que l’on a souvent mauvaise conscience par rapport au Sud. Donc, quand on entre dans une relation de partenariat, on y entre avec un bon degré de prudence qui finalement biaise les relations. Au Sud, il existe aussi très souvent un sentiment d’infériorité par rapport au Nord ce qui risque également de biaiser la relation. A mon avis, quand on parle de partenariat, on parle effectivement
d’enrichissement réciproque, d’enrichissement mutuel
et cela suppose un état d’esprit. Cela demande un changement
significatif de pensées et de pratiques. Prenons l’exemple des évaluations de projets. Combien
de fois des organisations du Nord réclament, demandent, exigent
des évaluations par des gens du Nord ,de programmes réalisés
au Sud ?! Ceci est peut être un chantier à creuser parce qu’il
faut sortir, à mon avis du discours pour entrer dans les faits.
Les plans stratégiques, les évaluations, ne sont pas faits
uniquement pour les gens du Sud. De plus, pourquoi devraient ils être
des outils imposés par les organisations du Nord aux organisations
du Sud ? Eh bien il faut le dire, c’est que bien souvent, cela part
du préjugé que les gens du Sud sont tellement incapables
qu’il faut qu’on les enferme dans ce cadre, pour qu’ils
puissent être performants ! Propos recueillis par Sabine Benjamin |
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