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« S’engager pour nourrir l’espérance »

Portrait de Jean Hugues HENRYS , président du Service Oecuménique d’Entraide - Haïti

Issu d’une famille de médecins fortement enracinée dans le monde rural, Jean Hugues Henrys est né dans la capitale haïtienne, Port au Prince. Ce petit citadin a découvert une autre facette de son pays en se rendant en vacances dans ces zones rurales dont ses parents étaient originaires. Appartenant au mouvement scout, c’est en 1973, à l’âge de 15 ans qu’il a réellement pris conscience du mal développement et des inégalités qui rongent son pays. Un éducateur lui a « ouvert les yeux sur (son) entourage où (il) voyait des jeunes de (son) âge qui avaient des situations de vie très très différentes des (siennes) » . C’est à cette période qu’il situe la naissance de son engagement.

Après avoir terminé ses études classiques, fidèle à la tradition familiale, il s’est orienté vers la médecine. Bien qu’attiré par la chirurgie, il a délibérément choisi de se spécialiser en médecin de santé publique. Il a ensuite passé 10 années dans le plateau central du pays où, au delà de la pratique d’actes médicaux, il s’est impliqué dans le développement rural, l’éducation et l’accompagnement du renforcement des capacités des populations. Il a ensuite pris la direction du SOE pour la quitter en 2001, il en est actuellement président du Conseil d’Administration.

Dirigeant d’organisation non gouvernementale en Haïti, très actif dans la société civile haïtienne, il assume pleinement la dimension politique de son engagement.

Estimant que les ONG sont trop exclusivement axées sur le soutien aux plus démunis, il s’est investi depuis quelques années dans un autre versant du combat pour l’égalité et la construction de la démocratie, celui de la formation des élites, en devenant enseignant à l’université. En effet, il estime que « ceux qui ont aujourd’hui 20 ans, ce sont eux qui vont diriger nos pays dans 20-25 ans. Et, si ils n’ont jamais eu la chance de s’ouvrir aux réalités des exclus, comment en étant aux commandes, pourront ils en faire la découverte à 45 ans ! »

Selon lui, le militantisme ne réside pas seulement dans la dénonciation mais également dans la sensibilisation aux réalités. Souvent, il se dit « choqué » par « certains étudiants qui se réclament du néolibéralisme humaniste » expression qui pour lui relève d’amalgames bien hasardeux. Cet homme revendique un engagement en permanente évolution malgré les dangers qu’il encourt dans son pays.

En effet, par 3 fois, on a déjà attenté à sa vie en Haïti. La dernière fois, le 27 février 2004 il s’est retrouvé avec un pistolet pointé à bout portant sur son crâne et cela ne lui a pas pour autant donné envie de partir. Bien au contraire ! Il reconnaît que le risque est là, permanent, mais « ce sont des risques que l’on doit assumer ».
Il ne se reconnaît pas de vocation de « martyre, ni de masochiste ». Rester ou partir ? C’est une question à laquelle il a beaucoup réfléchi. Il confie « vivre douloureusement la réalité de l’exode massif des cadres d’Haïti en cours depuis 3 ou 4 ans ». On estime à plus de 30.000 cadres ayant émigré au Canada dans les deux dernières années. Ces professionnels qui partent avec leur famille sont autant « de gens perdus pour Haïti ». Mais, face à cet exode massif , il préfère penser à tous ceux qui restent, qui font cet « acte de foi parce que quand on vit le quotidien, on peut être porté à se dire que la meilleure option c’est d’émigrer ». Pourtant, il avoue identifier chaque jour des « petits signes d’espérance qui nous confortent dans la conviction que cela va changer et pour que ça change il faut d’abord des hommes et des femmes engagés ».
C’est cette espérance qui le fait tenir avec ses camarades. Il insiste sur le fait de faire partie « d’un réseau d’amis qui partagent cette même foi et cette même espérance ».

Il exprime avec beaucoup d’humilité, le fait de faire partie des « femmes et des hommes libres, debout, qui acceptent ce combat qui, pour sur, en vaut la peine ».

Rédaction Sabine Benjamin
Frères des Hommes France

Septembre 2005
Photo : © FDH

Haïti : La période clé vécue actuellement par Haïti analysée par Jean Hugues Henrys, un de nos partenaires historiques

A l’occasion de son passage à Paris, dans le cadre de la célébration du 40ème anniversaire de Frères des Hommes, Jean Hugues HENRYS, président du Service Oecuménique d’Entraide (SOE) d’Haïti, partenaire historique de Frères des Hommes, nous a, tour à tour, fait partager son analyse de la situation politique préélectorale d’Haïti, de la présence des forces ONUsiennes, de l’état de la société civile, et, de la dimension politique et sociale des projets de développement ainsi que de la coopération internationale.


LES ELECTIONS DU 20 NOVEMBRE PROCHAIN SONT TRES IMPORTANTES POUR L’AVENIR D’HAÏTI, EN CETTE PERIODE PREELECTORALE, QUELLE EST VOTRE ANALYSE DE LA SITUATION POLITIQUE DE VOTRE PAYS ?
« Parler de la situation d’Haïti est un peu compliqué. Dans toute la presse internationale on ne cesse de répéter que c’est le pays le plus pauvre de l’hémisphère américain, que c’est le pays où tous les indicateurs sont au plus bas.

En fait, depuis un bon moment, l’actualité politique de notre pays est que nous sommes dans une période de transition qui n’en finit pas depuis 1986, année du départ de Jean-Claude Duvalier. Entre 1986 et aujourd’hui, je ne sais combien de présidents et de gouvernements nous avons eus!
Il y a eu le coup d’état de 1991, le retour au prétendu ordre constitutionnel de 1994, l’arrivée d’Aristide, le retour d’Aristide en 2001 et son départ le 29 février 2004. Depuis, on est dans une nouvelle étape de la transition qui devrait normalement se terminer le 7 février 2006.

Cela dit, au moment où je vous parle personne ne sait comment cela va se passer. En effet, dans le cadre des élections présidentielles et législatives qui sont programmées pour le 20 novembre prochain, plus d’ une trentaine de candidats à la présidence sont en lice. Cela ne va pas du tout faciliter les choses.
Il faut aussi compter avec un sacré problème que connaît Haïti, l’état civil. En principe, nous avons 4.5 millions d’électeurs potentiels or 2.3 millions seulement ont pu se faire inscrire tout au moins jusqu’à mon départ d’Haïti, il y a une semaine jour pour jour !
Tout le monde souhaite évidemment que ces élections se passent bien et qu’elles permettent de remettre en place un certain nombre d’institutions comme le Parlement. Cela dit, il y a beaucoup à faire, et il y reste pas mal d’incertitudes par rapport à ce processus électoral.

LA PRESENCE DES CASQUES BLEUS EN HAÏTI POURRAIT ELLE OU NON CONTRIBUER A L’INSTAURATION D’UN ETAT DE DROIT ET A LA MISE EN PLACE D’ELECTIONS NON FRAUDULEUSES ?
Je ne pense pas du tout être très original en disant que je suis très réservé, voir très critique par rapport à la démarche globale des Nations Unies, en Haïti comme dans d’autres pays !

Il faut quand même être très réaliste. Nous n’aurions pas les casques bleus dans mon pays, je pense que la situation serait encore plus catastrophique. En effet, l’un des rôles essentiels des états c’est de pouvoir assurer l’ordre et la sécurité publique.

En Haïti, grâce à M. Aristide, dans quelle situation nous sommes nous retrouvés ?

En 1995, à son retour, l’armée haïtienne a été tout simplement dissoute, sans préavis. Il y a un nombre très important de personnes qui sont parties dans la nature avec armes et bagages.

Du jour au lendemain, ce système qui avait été totalement intégré dans le fonctionnement du pays, s’est retrouvé désarticulé. On comprend donc très bien, le disfonctionnement dans le système de sécurité du pays que cela a pu occasionner. Ensuite, on a voulu faire le relais avec la police nationale d’Haïti qui, à ses débuts, s’est voulue être une force de sécurité professionnelle. Très rapidement elle est devenue corrompue et s’est détournée de ses objectifs. Soyons sérieux ! Comment peut on prétendre qu’une police dont les 4 000 membres sont sous-équipés et sous entraînés ( 4 ou 5 mois de formation) va assurer la sécurité de 8.5 millions d’habitants ?
La présence des casques bleus a donc peut être permis de contrôler un temps soit peu la situation sur le plan de la sécurité, avec toutes ses limites.

L’année dernière, on a vu que l’intérieur du pays était relativement calme mais que la situation est toutefois délicate. A l’occasion de la fameuse « opération Bagdad » lancée par les partisans armés d’Aristide au mois de septembre 2004, plusieurs centaines de personnes ont été tuées et d’autres kidnappées. Cela a conduit à un climat de tensions quasi permanentes dans Port au Prince avec quelques foyers plus ponctuels dans des villes de province. Maintenant, tout le problème est de savoir, et je ne rends pas responsable le système des Nations Unies, comment les futurs dirigeants vont négocier cette coopération entre la communauté internationale et l’état haïtien.

Pour ma part, je suis absolument contre l’installation des forces des Nations Unies en Haïti pour 10, 15, 20 ans comme on l’entend trop souvent aujourd’hui.

Ou bien on décide d’abdiquer notre souveraineté ou, on se dit qu’en tant qu’Etat nous avons une lecture et une vision des choses. Il faut absolument que les dirigeants d’Haïti puissent avoir le courage de négocier le départ des forces onusiennes et de remettre en place les mécanismes permettant à l’Etat haïtien d’assurer la sécurité de ses citoyens et de son territoire.

LES CANDIDATS EN LICE ONT ILS UNE REELLE REPRESENTATIVITE ? SONT ILS PORTEURS DE PROJETS POLITIQUES ?
En Haïti, il est extrêmement difficile de connaître le poids réel des organisations politiques dans la mesure où, depuis 1991, la population n’a jamais eu de possibilité claire et nette de s’exprimer ! Il y avait déjà beaucoup de gens qui étaient critiques par rapport à Aristide en 1990. Ce qui est certain et avéré c’est que de toute façon Aristide aurait cassé les élections en 1990. Depuis 1991 il n’y a eu aucun réel processus électoral dans la mesure où les élections qui ont eu lieu en 94, 95 et 2000 ont été des élections truquées. D’ailleurs le dernier élément qui a déclenché le processus de départ d’Aristide c’est cette fraude massive aux élections de 2000-2001.
On ne peut pas vraiment mesurer la force réelle des partis dans le pays aujourd’hui. Ce qui est certain, c’est que sur la trentaine de candidats à la présidence, il y en a 6 ou 7 qui peuvent réellement être porteurs de quelque chose. Là encore il faudra attendre le résultat des urnes pour pouvoir mesurer le poids réel de chacune de ces tendances.

Il faut être réaliste ! Dans la situation actuelle en Haïti il y a beaucoup plus de petits bouts de projets, que de projets en tant que tel. Ce n’est pas un hasard. C’est lié aux très nombreuses contraintes qui ont été imposées à la classe politique haïtienne pendant les dernières années. Un fait est certain, c’est qu’aujourd’hui, il y a une réelle volonté de faire les choses autrement.

C’EST A DIRE ?
Je ne peux pas l’exprimer à travers les modèles que l’on connaît ici en France, avec des modèles de droite, de gauche etc… Ce que je peux dire c’est qu’il y a quand même un certain nombre d’organisations, plus ou moins proches ou se réclamant directement de la sociale démocratie. Elles sont porteuses de valeurs et projets spécifiques liés à la défense des valeurs de ce courant politique. Il y a également des tendances plutôt néolibérales.

Cela dit, je crois que c’est tout d’abord les résultats des scrutins et ensuite la critique qui feront savoir exactement à quelle sauce on a été mangés ! En Haïti on a eu une expérience avec Aristide qui avait un discours progressiste alors que l’on n’a jamais été aussi plongé dans des pratiques néolibérales que sous son gouvernement ! !

COMMENT DECRIRIEZ-VOUS LA SITUATION ECONOMIQUE D’HAÏTI ?
La situation continue de s’aggraver. Par exemple, 1000 gourdes d’aujourd’hui équivalent à 100 gourdes de l’année 1991. Cela vous donne une idée de l’inflation ! De plus, les récentes augmentations du prix du pétrole sur le marché international se sont immédiatement répercutées à la pompe. La situation des consommateurs se complexifie chaque jour un peu plus.

QU’EN EST IL DE LA SITUATION ET DU ROLE POTENTIEL DE LA SOCIETE CIVILE ?
Le mouvement de mobilisation des organisations de la société civile qu’on a connu dans les années 90 s’est effrité. En 2004, il y a quand même eu un sursaut pour résister à la volonté d’instaurer une nouvelle dictature mais depuis il y a eu à nouveau un effritement .

Fin des années 80, début des années 90, nous avons connu un regroupement de toutes les organisations, toutes tendances confondues, les syndicats, les organisations socio professionnelles etc.. qui avaient dégagé une capacité de propositions. Par exemple lorsque Aristide est arrivé au pouvoir en 1991, il y avait en face de ce nouveau gouvernement, une société civile unie et forte qui faisait des propositions concrètes pour la reconstruction du pays. Aujourd’hui, on n’en est plus là !

La dernière grande mobilisation de la société civile haïtienne remonte à début 2004.

Cela n’a pas été pour faire des propositions mais plutôt pour exprimer le refus de la nouvelle dictature qui voulait être imposée. Cela a d’ailleurs gâché la commémoration du 200ème anniversaire de l’indépendance d’Haïti. Le 1er janvier 2004 n’a pas été le jour de célébration prévu mais une manifestation pour exprimer de manière très ferme le refus de cette nouvelle dictature. Cette manifestation s’est d’ailleurs terminée dans une répression sauvage.

Ce que tout le monde espère c’est un sursaut pour que les élections se passent bien, qu’un président de la République soit élu tout en sachant bien que la Présidence n’est pas le lieu où l’avenir du pays va se jouer. Notre avenir va se jouer au niveau du Parlement et de la capacité de la société civile haïtienne à vouloir et pouvoir jouer son rôle de contrepouvoir.

Avec le nombre important d’organisations politiques, ce que l’on peut espérer c’est qu’après les élections il y ait des regroupements par sensibilités politiques ou par tendances et qu’un sursaut général de la société civile haïtienne se produise.
Il est peut être un peu trop tôt pour savoir comment tout ceci va évoluer.

Nous avons beaucoup d’espérances, il y a aussi de la bonne volonté parce que tout le monde est conscient du désastre vers lequel nous courrons aujourd’hui dans ce pays. S’il est vrai que les hommes sont doués de raison, il faut donc croire qu’après cette période extrêmement difficile connue ces dernières années, nous travaillerons ensemble pour construire quelque chose plus en adéquation avec les aspirations de la population haïtienne en général.

PAR LE PASSE, L’EGLISE A EU UN ROLE POLITIQUE IMPORTANT, EST CE ENCORE LE CAS AUJOURD’HUI ?
L’église catholique a eu un rôle déterminant dans le départ du dictateur Duvalier, parce qu’elle a accompagné la mobilisation du peuple haïtien.

Je crois qu’elle a joué également un rôle significatif jusqu’en 1990, mais ce pouvoir de mobilisation, de proposition, etc.. cela fait belle lurette que l’église catholique l’a perdu en Haïti, notamment au niveau de l’épiscopat.

On le voit au niveau des lettres pastorales qui sont produites périodiquement. A force de chercher le consensus, le ton ferme des années 80 ou du début des années 90 a disparu. De plus, parmi l’épiscopat, il y a encore des personnes connues comme des fidèles d’Aristide. D’autres le sont comme des opposants à ce magma « lavalassier »qui a fait tant de mal à ce pays pendant les dernières années.

Au niveau de la base, je crois que c’est à peu près la même chose. Le consensus qu’il y avait en 90 autour d’Aristide, ce petit curé des bidonvilles comme on l’appelait n’existe plus ! Aujourd’hui, on ne peut pas parler d’une réelle capacité de l’église catholique d’influencer le cours de l’action politique en Haïti.

ET EN QUOI LA COOPERATION INTERNATIONALE ET LES ONG HAÏTIENNES ET ETRANGERES SOUTIENNENT ELLES L’EMERGENCE DE LA CITOYENNETE ET DE LA PARTICIPATION ACTIVE DU CITOYEN ?
On aborde là, une question extrêmement complexe !

Tout d’abord, contrairement à ce qui se dit en Haïti, il y aurait pléthore d’ONG sur le terrain. Je ne le pense pas du tout. Il y a ONG et ONG ! On parle de 300, 400, 500 organisations qui ont le statut d’ONG mais, quand on va au fond des choses, on se rend compte que ce sont des petits trucs de 4 à 5 personnes qui prennent le statut, rien que pour avoir accès à un certain nombre d’avantages fiscaux. La législation haïtienne accorde un certain nombre d’avantages aux ONG.

En réalité, il y a une poignée de grandes organisations qui interviennent sur le terrain. Evidemment, elles ont des pratiques différentes. Je ne vais pas m’amuser à coller des étiquettes aux uns et aux autres, mais il y a d’un côté, ceux qui sont très interventionnistes et qui ont pour préoccupation de produire des résultats concrets dans des délais relativement limités. Elles se soucient parfois très peu du rythme des populations. Elles arrivent très probablement à en sortir des résultats mais est ce que ce sont des interventions qui se placent dans la durée ? Ce n’est pas évident.

Et puis, de l’autre côté il y a des organisations qui sont conscientes de la nécessité d’inscrire leurs interventions dans la durée. Elles développent une réelle logique d’appropriation des actions et de participation des communautés locales à la définition et à la mise en œuvre des interventions. Elles arrivent à des résultats bien plus pérennes, mais là, on parle d’une dizaine ou d’une vingtaine d’organisations !
Bien évidemment, le champ en Haïti est assez délimité. Il y a les organisations recevant essentiellement le soutien des USA ou quelques organisations nord américaines qui évoluent selon le schéma déterminé de résultats immédiats et concrets. Par exemple, pour USAID, il faut distribuer X préservatifs, dans un temps donné. Si vous y arrivez vous avez droit au renouvellement de votre financement. Si vous n’y arrivez pas, vous n’y avez pas droit !
Les ONG européennes évoluent globalement d’une manière différente, tout en ayant pas mal de contraintes aussi. Certaines font preuve de flexibilité dans leurs interventions, sans doute aussi parce qu’elles sont capables de mobiliser des fonds propres grâce à des donateurs privés. Elles ont une certaine indépendance. Si elles mettent en œuvre des financements de leur gouvernement, là, on entre dans une situation un peu différente.

Il est important de souligner aussi que le type d’intervention des ONG étrangères dépend également de leurs partenaires haïtiens. Il existe des organisations haïtiennes plutôt militantes avec une lecture claire de la situation qui ne vont pas uniquement, à cause de financements qu’elles vont recevoir, tourner leurs regards dans un sens ou dans l’autre.

Elles vont rester fidèles à leur ligne et puis il y a celles qui sont beaucoup plus « flexibles ». Le débat sur les ONG étrangères ou locales quel que soit le pays, n’est pas simple. On pourrait en parler très longtemps !. Ce qui est certain, c’est que quelque soit le champ de coopération, il y a des domaines où des projets viables se mettent en place et il y en a d’autres où il est très évident que c’est presque de l’argent foutu par les fenêtres !

DANS LA LIGNE DROITE DE CE QUE VOUS VENEZ D’EXPLIQUER, COMMENT LE SOE A T’IL INTEGRE CETTE DIMENSION POLITIQUE DANS SON ACTION SOCIALE ET ECONOMIQUE ?
Dès sa création, le SOE a été une organisation militante. Cela veut dire qu’elle n’entendait pas seulement répondre aux besoins de santé des populations mais elle souhaitait participer activement à la construction d’une société civile haïtienne en jouant aussi un rôle de contre pouvoir.

C’est en cela que le projet du SOE se situait très clairement dans une perspective de construction de la démocratie et de l’état de droit. Il fallait également pouvoir dégager une certaine capacité de propositions vis à vis de l’état haïtien.

Ainsi, toutes les actions développées, de notre création, à nos jours, se sont situées dans une logique d’innovation pour pouvoir expliquer que les choses peuvent être faites autrement. Nous les avons donc expérimentées et nous sommes en mesure de dire aujourd’hui que cela peut marcher dans tel ou tel autre sens.

Par exemple, à la fin des années 80 et début des années 90, le SOE a été à la pointe de repeuplement porcin de race créole, en Haïti. Je crois que tout le monde est d’accord aujourd’hui pour dire que cela a été une réussite totale. En effet, fin des années 70 face à une épidémie, la « solution trouvée » par l’état haïtien a été de décapiter tous les porcs dans toute la filière créole ! Pour les remplacer, pourquoi a t’on utilisé des filières totalement inadaptées aux conditions du paysan haïtien. Nous nous sommes donc battus avec nos partenaires sur le terrain en Haïti et nos partenaires européens. Eh bien aujourd’hui, en Haïti, la filière créole existe ! C’est le résultat d’une réelle bataille menée par le SOE dans le domaine du développement rural, culture, élevage.

Dans le domaine de la santé, je pourrais citer l’exemple du système de décentralisation de la santé par la mise en place des « unités communales de santé ». Ceci a été un apport conceptuel du SOE. Cela dit, il est vrai que jusqu’à aujourd’hui le système n’est pas fonctionnel comme on l’aurait souhaité mais personne n’est en mesure de proposer un modèle différent. A ce jour, cela n’a pas marché par manque de stabilité politique et de conditions propices pour les mettre en œuvre.

Actuellement, le SOE n’a plus le déploiement territorial des années 80. Aujourd’hui c’est un pôle rural et un pôle urbain dans les zones marginalisées de Port au Prince. Cela dit, en matière de santé communautaire en zone urbaine défavorisée, l’action du SOE est une action exemplaire associant les communautés locales à la définition des activités. Ce n’est donc pas un hasard si nous développons de plus en plus de partenariats avec d’autres organisations de santé en Haïti et des universités. En effet, elles considèrent que l’action du SOE en santé urbaine peut être considérée comme un modèle du genre et peut faire l’objet d’études, de capitalisation et de partage d’expériences avec d’autres acteurs dans le monde.

EN DEHORS DES ASPECTS LOGISTIQUES ET DES MOYENS MATERIELS, COMMENT TOUT CECI A T’IL PU ETRE MIS EN PLACE ?
Pour pouvoir développer ce type de programme, dans cette perspective, il faut avoir un certain nombre de valeurs dans lesquelles on se reconnaît. Ce sont des valeurs que l’on dit universelles mais qui ne sont pas si universelles que cela ! C’est d‘abord le respect de la dignité des gens, de l’intégrité de leur personne, savoir que les gens ont aussi leur grille de lecture, le refus de leur imposer les choses mais plutôt être à leur écoute. Cette conception du développement ne vise pas la reproduction des modèles du Nord au Sud ! Il s’agit de trouver d’autres manières sobres et dignes de vivre et de se réaliser en tant qu’être humain, dans l’intégrité de sa personne.
Cela dit, si on tente de situer le SOE sur l’échiquier politique haïtien en partant de clivages gauche-droite, on se rend compte que c’est un espace pluraliste aussi bien au niveau de la direction qu’au niveau des équipiers de terrain. Une fois que l’on se retrouve autour d’un certain nombre des valeurs fondamentales évoquées tout à l’heure, on peut avancer ensemble en ayant en tête la notion d’intérêt commun et de bien public trop souvent galvaudée !

JUSTEMENT, POURRIEZ-VOUS EXPLIQUER QUELLE EST LA DIMENSION IDENTITAIRE DE VOTRE TRAVAIL ET EN QUOI CELA PARTICIPE A LA CONSTRUCTION D’UNE CITOYENNETE ?
Je vais prendre l’exemple simple, qui est encore dans le champ de la santé, on m’en excusera, mais je suis médecin de formation ! Le champ de la médecine traditionnelle haïtienne est très édifiant !
Tout d’abord, il y a le premier constat. En Haïti, où nous avons 1 médecin pour 10.000 habitants, tout le monde ne peut bénéficier de la médecine occidentale. Dans les années 80, le SOE a engagé des recherches en matière de médecine traditionnelle qui est utilisée par 99.99% de la population haïtienne. Cette médecine obtient des résultats qu’il nous fallait aller chercher, quantifier et évaluer.
Pourquoi vouloir ignorer absolument ce savoir tant utilisé? Pourquoi rejeter quelque chose qui participe à la richesse du pays ? Le SOE a donc été non pas pionnier mais très engagé pour donner des bases scientifiques solides à cette médecine traditionnelle.

Toutes les formations que nous avons pu en dégager durant ces dernières années sont retournées aujourd’hui aux populations sous forme de fiches techniques et de livrets. Le SOE a également fondé une clinique de médecine naturelle qui fonctionne et est fréquentée par une bonne partie de la population. Nous travaillons également avec les accoucheurs et accoucheuses traditionnels.
Tous ces acteurs ont une capacité de proposition qu’il faut prendre en compte car comme je l’ai déjà dit, nous ne pouvons en aucun cas reproduire les modèles de l’Occident dans un pays où aujourd’hui seul 3.1% de la population bénéficie d’une couverture de sécurité sociale ! Il ne faut pas omettre que lorsque l’on parle du problème de la santé, il faut y intégrer le problème de financement des services de santé ! Je ne vais pas vous faire un cours d’économie de la santé, mais il est important d’expliquer que l’on est forcé de trouver des solutions originales à des problèmes réels !

PENSEZ-VOUS QUE L’EVOLUTION DES PRATIQUES DES ONG DU NORD QUI REVENDIQUENT LE PARTENARIAT COMME UN MODE DE COOPERATION CONTRIBUENT A VOUS APPUYER DANS LA DIMENSION POLITIQUE DE VOTRE TRAVAIL ?
A l’occasion de l’anniversaire de Frères des Hommes on a beaucoup utilisé la mot « partenariat ». Qu’on le veuille ou non, on est dans le domaine des discours et des pratiques. C’est un mot qui est largement utilisé mais bien souvent je me demande combien de gens sont réellement prêts à entrer dans une logique de partenariat.

En effet, au Nord, le problème c’est que l’on a souvent mauvaise conscience par rapport au Sud. Donc, quand on entre dans une relation de partenariat, on y entre avec un bon degré de prudence qui finalement biaise les relations. Au Sud, il existe aussi très souvent un sentiment d’infériorité par rapport au Nord ce qui risque également de biaiser la relation.

A mon avis, quand on parle de partenariat, on parle effectivement d’enrichissement réciproque, d’enrichissement mutuel et cela suppose un état d’esprit. Cela demande un changement significatif de pensées et de pratiques.
Malheureusement, nous ne prenons pas souvent le temps d’interroger ces modes de pensées et ces pratiques. Si je dis cela c’est que j’ai été acteur de plusieurs espaces où on a essayé d’approfondir cette question et je peux dire que cela n’a pas toujours été très facile. Parfois, cela a créé des tensions inimaginables. Dans certains cas, cela s’est terminé par des inimitiés inattendues parce que justement on n’était pas prêt à entendre un certain nombre de choses or si on n’est pas prêt à entendre, c’est perdu d’avance. Moi, par exemple, je ne revendique pas la vérité absolue mais par contre, je revendique une certaine liberté de parole et une volonté de remettre en question un certain nombre de choses.
Trop souvent, on se gargarise d’un certain nombre de termes sans en mesurer la profondeur, l’impact que cela peut avoir notamment sur les interventions. Par exemple, le Nord, quand je dis le Nord c’est au sens générique, s’imagine toujours que le financement ne peut venir que du Nord, alors que moi j’ai eu des expériences avec des organisations où le Nord peut avoir le soutien du Sud !

Prenons l’exemple des évaluations de projets. Combien de fois des organisations du Nord réclament, demandent, exigent des évaluations par des gens du Nord ,de programmes réalisés au Sud ?!
Combien de fois une organisation du Nord a accepté qu’une équipe d’évaluateurs du Sud débarquent avec des termes de référence très clairs et très nets, disant « on vient vous évaluer » ?!
Le processus d’évaluation, on l’oublie trop souvent, n’est pas là pour sanctionner, mais pour interroger des pratiques et définir de nouvelles perspectives. Malheureusement, ce mécanisme se joue toujours dans le même sens et jamais dans l’autre.

Ceci est peut être un chantier à creuser parce qu’il faut sortir, à mon avis du discours pour entrer dans les faits. Les plans stratégiques, les évaluations, ne sont pas faits uniquement pour les gens du Sud. De plus, pourquoi devraient ils être des outils imposés par les organisations du Nord aux organisations du Sud ? Eh bien il faut le dire, c’est que bien souvent, cela part du préjugé que les gens du Sud sont tellement incapables qu’il faut qu’on les enferme dans ce cadre, pour qu’ils puissent être performants !

Eh bien moi je dis il faut aussi que l’on en arrive un jour au point où l’on inverse un petit peu tout cela pour voir ce que cela peut donner.
A ce moment là, on commencera réellement à parler de partenariat entre le Nord et le Sud ! »

Propos recueillis par Sabine Benjamin
Frères des Hommes France

Paris, septembre 2005
Photo : © FDH

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