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Relations haïtiano-dominicaines : mise en perspective

LE MATIN
Agora
5 juillet 2006

par Guy Alexandre

Dans leur trajectoire d’ensemble, les relations entre Haïti et sa plus proche voisine auront été marquées pendant la période du gouvernement intérimaire par deux éléments en apparence contradictoires. D’un côté, du début de la prise en charge de l’équipe Alexandre – Latortue jusqu’à ses toutes dernières semaines, de nombreux gestes formels de cordialité, et même des initiatives diverses exprimant une apparente volonté de travail en commun, se sont multipliés entre les dirigeants des deux pays. Cela va de l’invitation du président Mejia au Premier ministre Latortue, suivie de la visite du chef du gouvernement provisoire à Santo Domingo (avril 2004), au séjour à Port-au-Prince du président Fernandez (début décembre 2005)– et également aux rencontres entre les deux présidents ou entre le président dominicain et le Premier ministre haïtien en marge de réunions internationales – en passant par les visites dans leurs capitales respectives des deux chanceliers (mai et juillet 2005). À quoi il faut ajouter les sessions communes de travail, ici ou là-bas, ou encore en dehors de l’île, des ministres de l’environnement, des titulaires de l’agriculture, de la santé, ou des ordonnateurs des fonds européens de développe- ment, etc.

De l’autre coté, les rapports entre les deux pays et entre les deux peuples se sont indiscutablement détériorés depuis l’affaire de Hatillo Palma de mai 2005. Et ils ont continué à se détériorer chaque jour davantage avec la répétition et l’accumulation de faits de violence criminelle contre des Haïtiens en terre dominicaine : de Pueblo Nuevo (Juillet 2005) à Moca (Janvier 2006), en passant par Haina (Septembre 2005), Higuey (Octobre 2005),Villa Trina (Octobre 2005), pour ne citer que ces moments-évènements-là.

Il importe de prendre la mesure de ce fait.

De façon plus précise, il est souhaitable que les gouvernements dominicain et haïtien perçoivent bien qu’avec Hatillo Palma nous nous trouvons face à un « ingrédient » inconnu jusque-là : Celui que le sociologue Carlos Dore Cabral, ministre de l’actuel gouvernement dominicain, analyse dans un article de la livraison janvier-février 2006 (vol.3#8)de la revue Global (1) en montrant que ce qu’ il appelle le secteur « néo-nationaliste » est engagé aujourd’hui dans une entreprise d’exacerbation consciente des tensions entre Haïtiens et Dominicains en pays voisin, poussant de façon explicite et délibérée à l’affrontement entre les deux communautés.

De ce point de vue, le caractère chaleureux et cordial de l’accueil réservé au président élu, René Préval, lors de sa visite en mars dernier à Santo Domingo ne devrait pas occulter le fait que les deux États et gouvernements ont aujourd’hui à gérer cette réalité-là : l’existence en République dominicaine d’un courant de type va-t-en guerre vis-à-vis d’Haïti et des Haïtiens. L’action résolue de ce courant étant ouvertement en contradiction avec la volonté d’ouverture, de bon voisinage et de coopération formellement affirmée par les équipes dirigeantes des deux pays.

Au demeurant, il faut aussi prendre acte de ce que le processus ouvert par les événements de Hatillo Palma constitue bien une régression – ou au moins une tendance claire à la régression – par rapport au mouvement de normalisation des relations bilatérales qui aura occupé la décennie 1994-95 /2004- 2005. Ces dix années ont en effet vu se déployer entre les deux pays une ouverture des deux sociétés l’une à l’autre, dont les expressions les plus « spectaculaires » ont été :

- L’important développement des moyens et circuits de transport par voie terrestre et aérienne, entre les deux capitales.

- Le déploiement non moins important des flux d’informations par les moyens de communication de masse, d’un pays vers l’autre.

- L’augmentation notable du nombre d’étudiants haïtiens dans les universités dominicaines.

- L’expansion considérable des échanges commerciaux.

À cette date, on serait ainsi justifié de dire que les relations haïtiano- dominicaines semblent portées par deux dynamiques contradictoires :

- L’une, objective, fondée sur des nécessités socio-économiques, va dans le sens du renforcement et de l’amélioration des rapports, cela dans une sorte de connexion à un mouvement d’intégration sauvage des deux économies et sociétés.

- L’autre, de nature « subjective », totalement contradictoire avec la première, exprimant les tendances et aspirations idéologiques d’un courant, sans doute minoritaire, mais puissamment « vociférant », du spectre politique dominicain.
Il reste que l’intérêt bien compris des deux pays , des deux États et des deux peules commande, de la part des deux groupes de dirigeants, une prise en charge résolue des éléments moteurs de la première dynamique. Dans cette perspective, quelques grandes orientations devraient être mises en œuvre sans délai.

D’un point de vue politique large, il semble indiqué que les responsables des deux pays s’évertuent à ne pas faire l’impasse sur la question du réveil militant de l’ultranationalisme en République Dominicaine. Et qu’au contraire – en la traitant dans toute sa délicatesse – ils veillent à contrer son action auprès des opinions publiques des deux pays. Un des premiers points d’ appui de cette « contre-attaque » nécessaire consiste, pour les auto- rités dominicaines, à encourager les poursuites en justice contre les auteurs et fauteurs d’actions criminelles contre des Haïtiens .
Du même point de vue politique, il parait également indiqué que les dirigeants des deux pays assument – éventuellement après discussion et concertation à leur niveau propre – de définir des options de poli- tiques claires qui serviront de fondement aux fonctionnaires et techniciens des groupes de travail de la Commission mixte. De façon plus précise, les dirigeants politiques devraient s’évertuer à mettre au point en priorité, à leur niveau, les éléments d’accords-cadres sur la triple et complexe question de la migration, du commerce, et de la sécurité frontalière.

Sur cette double base pourra alors et devra être remise à l’ ordre du jour le thème de la réactivation de la Commission mixte haïtiano- dominicaine. Avec, à court terme, la perspective d’approfondir et de tirer les conséquences techniques des accords-cadres qui auront été élaborés au niveau des dirigeants politiques en matière migratoire, commercial et sécuritaire. Avec également, dans le même horizon temporel, la mise en œuvre d’un processus de restructuration/ flexibilisation de ladite Commission mixte, en même temps que d’institution, ici et là, d’un véritable secrétariat permanent.

Une observation complémentaire. Tout semble indiquer que, dans les temps qui viennent, se posera aux deux pays la question d’assumer le caractère binational de certains éléments de leurs politiques publiques. Une réflexion objective montre même que certaines dimensions de l’existence sociale en nos deux pays ne peuvent plus être prises en charge avec efficacité dans le seul cadre national. Cela est clair. Évident pour le dossier de la préservation de l’environnement naturel commun. Mais cela vaut aussi, avec la même clarté, pour les problèmes de santé, tant humaine qu’animale et végétale. Et cela vaut également, déjà, pour certains aspects des problèmes d’éducation. Nous y reviendrons.

(1) La revue Global est l’organe de la Fondation Global, Democracia y Desarrollo, dont le président- fondateur est le chef d’État de la République dominicaine, Leonel Fernandez.

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