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Témoignage
LES ELECTIONS VUES DE SAINT LOUIS DU NORD ET DESGRANGES


La campagne électorale

Quand je suis arrivée, elle était commencée depuis longtemps puisque les élections devaient avoir lieu le 28 novembre dernier pour que le nouveau président soit investi le 7 février 2006, vingtième anniversaire de la fin de la dictature des Duvalier.

Devant les nombreuses difficultés, parmi lesquelles la réalisation des cartes d’identité qui devaient servir de cartes électorales, les élections ont été repoussées en décembre, puis en janvier. Finalement, elles ont été fixées en ce jour anniversaire, une nouveauté pour un pays habitué à voter le dimanche.

Dans les rues de Saint Louis, les affiches des différents candidats se multiplient, les radios font leurs commentaires. La place principale de Saint Louis, rénovée avant le départ d’Aristide, accueille les différents candidats à la députation. Il est question que Preval arrive jusque là, mais finalement il est reste à Port au Prince. La campagne se déroule dans un grand respect mutuel : alors qu’il y a rivalité entre Saint Louis du Nord et l’Anse à Foleur, un candidat de l’Anse a Foleur vient présenter son programme à Saint Louis. La place est composée d’une tribune et de gradins où les gens se pressent. C’est parfait pour des rencontres comme celles-ci… Il y a aussi une ambiance de carnaval… un groupe musical “energy” accompagne les candidats.

Des bandes raras, qui sortent d’habitude pour le carnaval sont déjà là avec des tambours, des trompes, des masques… L’ambiance est à la fête et culmine le dernier jour, dimanche 5 février. Fait exceptionnel, des supporters de l’Anse a Foleur viennent à Saint Louis, et des supporters de Saint Louis vont à l’Anse à Foleur… C’est un bon signe.

Par contre, les travaux se sont arrêtés dès le mardi précédent et on ne sait pas quand ils reprendront, pas plus que l’ecole, arrêtée sans prévenir vendredi matin.
Lundi, veille des élections, la campagne est interdite. Tout est calme. La Radio Nationale explique aux gens ce qu’ils devront faire et comment voter.

Ils auront 3 feuilles : une feuille avec 35 photos de candidates pour élire un président, une feuille avec autant de candidats pour élire 3 sénateurs pour le département et une 3eme feuille avec une quinzaine pour élire un député pour la commune de Saint Louis du Nord. Sous chaque photo il y a un symbole (3 feuilles, une maison, un pont, un cheval, un pied de canne a sucre…) et un rond blanc pour faire une croix qui marquera son choix.

Les isoloirs sont faits de 2 morceaux de carton qui s’encastrent l’un dans l’autre, posés sur deux tables d’école pour faire 4 isoloirs (pas très isolants, mais c’est déjà ça…) La difficulté pour certains, c’est de s’y retrouver dans toutes ces feuilles qui sont faites pour les illettrés, mais les couleurs ne sont pas très franches et les explications sont brèves. Les urnes sont en carton transparent et sont au nombre de 3 dans chaque bureau.

LES ELECTIONS, MARDI 7 FEVRIER 2006

Dans le lycée Lamennais où je suis allée faire un tour lundi soir, les membres de la commission de sécurité m’ont dit qu’il manquait les urnes… Ils s’inquiétaient a juste titre parce que les gens sont arrivés aux aurores (Selitane les a entendus marcher dès 2 h du matin, Cledner à partir de 4h, et moi je les entendus après l’angélus qui m’a réveillée à 5h1/2…

Le début du vote était prévu à 6h. J’ai rencontré Justin qui était en 6eme place dans une file d’attente pour voter et qui a du patienter 2 heures avant de pouvoir le faire. Il m’a aussi raconté que des gens étaient descendus des mornes la veille et même 4 jours avant pour être surs de voter.

Je suis allée à Desgranges en compagnie d’une jeune femme qui avait perdu patience parce qu’elle avait faim et soif et avait mal aux pieds à force de se faire bousculer. Elle avait la ferme intention de revenir dans l’après-midi. Le long du chemin, à pied parce que les transports publics, tant les voitures que les motos, étaient interdits, j’ai appris qu’un accident avait eu lieu : des claustras s’étaient effondrés sur des gens et il y avait 6 blesses graves. .. Il faut dire que le collège Saint Bernardin qui accueillait les bureaux de vote a été construit dans les années 70, pour le Centre CARPEM, et depuis, la maintenance n’a pas suivi… Quant aux commissions de sécurité, on en ignore l’existence ici…

En passant chez Selitane, j’apprends qu’elle est partie accompagner une blessée au dispensaire US, en haut de Saint Louis. En arrivant au centre, Rose-Marie me dit qu’une femme est morte… J’attends la confirmation, la rumeur va parfois un peu vite.

Au centre de vote de Desgranges, il y a foule. Les gens se bousculent dans les files d’attente pour être surs de voter. Je vois en effet le lieu de l’accident : c’est un petit pont qui permet d’arriver directement au premier étage du bâtiment.

Les gens devaient se pousser et la balustrade de gauche a lâché, entraînant dans sa chute 22 personnes. 9 ont été blessés sérieusement et 6 plus sévèrement. La femme la plus gravement atteinte a été opérée et aux dernières nouvelles, son état n’inspirait pas d’inquiétude. Il lui faudra peut-être une longue convalescence, comme pour les autres, et rien ne sera fait pour tous ces gens…

J’ai pu sortir caméscope et appareil photo sans difficulté pour faire un reportage.

Il faut dire que les gens apprécient que je leur rende visite à cette occasion, d’autant plus qu’ils sont très fiers que tout se passe pour le mieux. L’accident est regrettable, mais ce n’est pas un acte de violence. De plus, des gens m’appellent par mon prénom, et me demandent des nouvelles du Père Brachere qui avait fondé ce centre et avait beaucoup oeuvrer pour une population qui lui est reconnaissante et qui regrette qu’il ait été expulse… Je rencontre Annsi, Ti Ato, Justin, Dieuseul Etienne, et bien d’autres encore.

La Minustah, Mission des Nations Unies pour la Stabilisation d’Haïti était chargée de l’organisation et du bon déroulement de ces élections. J’ai croisé des Argentins, ravis que je réponde en espagnol à leur salut... Ils m’ont parlé de Carlos Gardel, ce chanteur de tango argentin venu trouver un grand succès en son temps, et qui est mort en France. J’ai croisé aussi un Nigérien et un Burkinabé qui eux parlaient le français. Le Sénégalais rencontre à Saint Louis venait, lui aussi de Saint Louis, au Sénégal. Il a deviné, quand je lui ai dit que je ne connais pas son pays, mais que j’aimerais le connaître, le lieu que j’aimerais visiter avec des amis haïtiens : Gorée, le lieu d’où sont parties de nombreux esclaves africains, ancêtre des Haïtiens. Ce Sénégalais avait l’impression d’être avec des cousins…
Pour rentrer à Saint Louis, Selitane m’a fait prendre une “roue libre” dans une camionnette. Je m’aperçois que je suis en compagnie d’un candidat député Jacques Garçon, du même parti que Preval. Il faisait monter les gens à condition qu’ils votent pour le 1, les 3 feuilles… Quand je lui ai dit que les électeurs pouvaient voter pour qui ils voulaient, il m’a répondu qu’il ne les y obligeait pas…

C’était seulement fortement suggèré… Je lui ai aussi demandé que, quand il sera député, il pense à faire quelque chose pour son pays, et qu’il soit plus patriote que “patripoche”… Il a aussi tenu à me dire que les Français soutenaient Serge Gilles, mais que ce dernier, s’il était de gauche quand il était en France, il ne l’est plus maintenant…

L’après-midi, je suis allée au lycée Lamennais ou étaient installés 23 bureaux de vote pour Saint Louis. Les files d’attente étaient moins longues parce que la journée s’avançait. J’ai pu aussi faire un reportage dans un bureau de vote. Tout se déroulait sous les yeux d’observateurs envoyés par les différents partis des candidats. J’ai été témoin d’un cas qui a posé problème : un homme âgé aveugle accompagné d’un guide pour l’aider à voter. Chaque observateur avait son avis pour savoir comment faire… L’homme a fini par voter, avec l’aide de son accompagnateur, sous le contrôle des observateurs. Ils avaient un peu oublié le principe de confidentialité…

CONCLUSION

J’observe une réelle volonté de la part des Haïtiens pour aller voter. Ils n’ont pas reculé devant les efforts à faire, ni devant les obstacles apparus :
- le manque de bureaux de vote : le CEP (Conseil Electoral Provisoire) en avait prévu beaucoup plus, mais la Minustah en a limité le nombre, sans doute pour faciliter la surveillance. Par exemple, sur l’île de la Tortue, longue de 23km, il y avait 2 bureaux de vote…
- la mauvaise organisation des listes électorales : dans beaucoup d’endroits, les bureaux de vote affectés ne correspondent pas à la résidence des gens : beaucoup de gens de Saint Louis ont du aller à Desgranges et inversement. Dans la zone de l’école “Union des Amis”, certains devaient aller à Meillance, à 2h1/2 de marche de chez eux alors qu’il y avait un bureau a Duty.
- Les machines publiques, les motos-taxis étaient interdits, par mesure de sécurité. Donc, les gens qui avaient les moyens d’avoir une voiture pouvaient s’en servir, mais la majorité des votants n’avaient que leurs pieds pour se déplacer. C’est pourquoi ici, des candidates ont mis, qui une camionnette, qui un minibus, qui un bus pour aider leurs électeurs.
- Les commerces devaient être fermés. La vente de boissons en bouteilles de verre, la vente d’alcool interdites. Les petits marchands ont respecté cela. Mais de gros commerçants, qui avaient une voiture, ont installé de grosses glacières pleines de sachets d’eau fraîche et ils ont bien gagné leur journée…
- Radio Nationale, qui organisait des émission spéciales élections, a cessé d’émettre dans la journée, à moins que ce ne soit le relais local. Quelle en est la cause exacte ? Est-ce qu’on aurait pas voulu empêcher les gens de la province de recevoir les nouvelles ?…
- Quand on apprend, par une radio locale, qu’à Port au Prince il n’y avait pas de bureaux de vote dans Cité Soleil, qu’est-ce que cela veut dire ? Quand on entend que certains bureaux de vote n’avaient pas le matériel parce qu’il n’y avait pas de voiture pour l’emporter, de qui se moque-t-on ? Vu d’ici, les gens sentent une volonté de refuser l’expression aux milieux populaires.
Pour les gens, il y a toujours un gros espoir déçu. Et la question générale : que va devenir le pays ?
Les Haïtiens ont manifesté une vraie volonté que les choses changent, c’est pourquoi ils tenaient tant à aller voter. Mais quand ils constatent tous ces obstacles, leurs espoirs souffrent… Et les questions restent : est-ce qu’il n’y aura pas trop de magouilles ? Est-ce que les résultants seront acceptés, par les autorités et par la communauté internationale ? Est-ce que les élus seront respectueux de leur pays ? Et il faudra attendre 72 heures pour avoir les résultats officiels.

Selitane ajoute une note poétique : le jour des élections, il y avait un beau ciel bleu avec un petit vent qui faisait danser les feuilles et les palmes des cocotiers. Aujourd’hui, les feuilles ne dansent plus… La nature est avec la population rurale : elle attend… de voir ce qui va se passera…

Saint Louis du Nord, le 7 février 2006

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