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L'Actualité de Frères
des Hommes
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| 4 mois après, le témoignage d’un de nos partenaires indiens (avril 05) Plus de 4 mois après la catastrophe du tsunami qui a ravagé l’Asie du Sud, Duarte Barreto, responsable de FEDINA/RGAS, organisation partenaire de FDH en Inde du Sud témoigne de la situation dans son pays. De passage à Paris, fin avril 2005, ce dernier a abordé successivement les thèmes de la mobilisation citoyenne immédiate dans les secours d’urgence, des discriminations et de l’accès aux secours, de l’évaluation des besoins et de la reconstruction, du rôle social des ONG et de la position du gouvernement face à l’aide internationale et enfin, de l’aide facteur de solidarité ou facteur de reproduction des inégalités.
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Pourrais-tu faire un peu l’historique
des évènements, la manière dont vous les avez vécus
et comment vous vous êtes organisés pour réagir face
à cette situation ? Comment cela s’est il passé ? Nous avons créé un réseau de solidarité, en collectant de l’argent, des vêtements et de la nourriture. Il y a eu un mouvement de solidarité spontané qui était assez touchant. Comme nous travaillons aussi dans 24 bidonvilles, les gens qui y habitent se sont sentis concernés. Bien qu’ils n’aient pas beaucoup d’argent, chaque famille a donné du riz, des lentilles. Dans ces bidonvilles, on a tout de même récolté de quoi préparer 2 camions de vivres. De plus, les gens qui ont fait cette collecte spontanée ont eux-mêmes loué des camions pour acheminer les vivres. Trois personnes sont allées dans la région de Pondichéry pour faire elles-mêmes la distribution. J’ai également été très touché
par le fait que les réfugiés Tibétains, que je connais
bien et avec lesquels je travaille, ont fait la même chose. Dans
ce cas, c’était un peu soutenu par le gouvernement. Ils ont
récolté des vivres et des vêtements. Ils sont également
allés dans la région de Pondichérry pour les donner
tandis que le gouvernement tibétain a donné directement
aux autorités locales. Comme c’est souvent le cas pour les vêtements, les gens donnent
ce dont ils n’ont pas besoin. Certains vêtements n’étaient
pas vraiment de bonne qualité ! Cela dit, en tous les cas, il y
a eu un mouvement spontané de solidarité de citoyen à
citoyen qui était très touchant. Comme l’année prochaine, il y a des élections locales, nous sommes conscients que ce parti qui a aidé les gens au moment du tsunami a des arrières pensées politiques ! Quoi qu’il en soit il y a quand même eu une intervention de l’Etat local et national assez importante !
Discriminations et accès aux secours Est-ce que dans l’accès aux secours,
les discriminations qui existent en permanence dans la société
indienne, se sont reproduites ou, les circonstances ont elles finalement
créé un vrai mouvement qui a dépassé ces barrières
et cet état d’esprit ? On a même dû amener des Dalits d’autres régions et à la télé il y avait un Dalit qui montrait ses mains, en disant que c’était avec ces mains qu’il enterrait les cadavres. Cette situation a t’elle engendré
une sorte de reconnaissance de cette fonction sociale, même si à
l’origine elle est discriminatoire ? Cela indique t’il que, malgré
un contexte très particulier, la lecture de la société
à travers une appartenance religieuse ou de caste, était
encore très présente ? Les Dalits ont ils été intégrés
facilement dans les camps ? Certains s’enferment dans leur coquille afin d’attirer des fonds sur l’aspect purement discriminatoire de leur situation. Nous, nous sommes très fermes là dessus. Par exemple, à Bombay, lors du FSM, des organisations Dalits ont demandé à des partis politiques de participer à leurs réunions. Mais, quand notre réseau a organisé des réunions sur les questions du travail, certaines organisations Dalits n’y ont pas participé ! Cela indique un repli sur soi. C’est évident ! Dans le Réseau, nous avions fait un travail de sensibilisation sur la notion de droit, sur la capacité d’organisation qui a fait ses preuves dans un contexte très difficile. Le travail d’accompagnement et d’organisation des populations en difficultés a pu être mis en pratique dans une situation d’urgence. A mon avis, c’est ce qu’il y avait de plus beau. Une des organisations de notre groupe IRDS à Pondichérry a réussi à créer une espèce de réseau entre pêcheurs et Dalits. Ils ont travaillé ensemble et ont même organisé des secours. Encore aujourd’hui, ils se soutiennent et mènent des activités ensemble. Dalits et pêcheurs ont d’ailleurs manifesté unis à Madras pour demander de l’aide au gouvernement ! On peut dire que ces évènements malheureux ont parfois permis des rapprochements de populations qui jusqu’à présent étaient cloisonnées et ne travaillaient pas forcément ensemble bien qu’elles aient des préoccupations communes. Grâce aux tentatives de rapprochement qui avaient été faites en amont, la situation a rendu ce rapprochement plus facile. Cela dit, il y a des endroits où une organisation commune avait déjà été réalisée. Par exemple, les pêcheurs et les ouvriers agricoles travaillaient déjà ensemble dans les mêmes organisations, qu’ils soient Dalits ou non. Ils se rencontraient une fois par mois et, travailler ensemble était devenu une évidence. A Kanniyaku, ils ont même constitué un petit réseau. 60 groupements de base se sont réunis, avec un souci commun de ne pas perdre de vue la notion de droits, dus aux citoyens. En effet, il y a de l’aide, des aides du gouvernement qui n’arrivent pas aux sinistrés. Surtout aux femmes ! Par exemple, les autorités ont mis en place un système de tickets de rationnement mais ils ont été mis au nom du chef de famille. Quand ce chef de famille a disparu cela ne permettait plus aux femmes d’accéder à l’aide et de devenir les bénéficiaires nominatives de ces tickets ? Nous avions négligé cet aspect mais la réalité nous a rappelés à l’ordre et nous essayons d’être très vigilants maintenant. Autre exemple. Il y avait un grand nombre de personnes qui vivaient de la pêche. Du jour au lendemain, en l’absence de pêche, ces gens ont été atteints de plein fouet économiquement, bien qu’ils n’habitent pas sur la côte. Tous ces petits commerçants qui venaient à vélo pour acheter du poisson et le revendre à la ville, ont aussi été très, très, touchés par le tsunami. Il y a énormément de gens dans cette situation. Il nous a paru important d’étudier la situation et de mesurer l’ampleur de ce qui se passe réellement. Au sein du Réseau, nous avons fait deux réunions. Une première en janvier et une seconde en février. De plus, nous avons envoyé un expert dans les zones touchées afin de se faire une idée des dégâts et du chiffrage de la reconstruction. Combien une maison pouvait coûter par exemple. Nous nous sommes surtout focalisés sur les maisons, les outils de travail, les différents types de filets, combien ils coûtent. Car par exemple il y a trois catégories de filets. Tout a été chiffré et c’est à partir de cela que nous avons élaboré notre projet de reconstruction pour lequel nous souhaitons obtenir un soutien financier de Frères des Hommes et d’autres associations de solidarité internationale, en Europe.
Evaluation des besoins et reconstruction Les groupes, ont ils également mené
un travail d’évaluation sur le terrain ? Suite à cette évaluation, qu’avez-vous
entrepris pour « reconstruire » les personnes, les liens sociaux
et relancer les activités économiques ? Nous avons d’ailleurs vraiment besoin de travailler avec des psychologues et des gens formés pour cela. Une session a été organisée pour les enfants et nous pensons mettre sur pieds une session de formation. Pour cela, nous avons contacté un Institut spécialisé dans le traitement des maladies mentales. On a d’ailleurs invité une femme suisse qui a beaucoup travaillé dans les zones sinistrées, y compris au Kosovo, afin de participer à cette formation qui se déroulera en mai. Nous avions hésité faute de moyens, mais grâce aux dons collectés via des petites églises et nous mêmes à FEDINA, nous avons pu nous décider. Pour le moment, le travail d’accompagnement des sinistrés est fait sur la base d’entretiens bilatéraux. En effet, nos animateurs et animatrices ne sont pas vraiment formés pour mener des thérapies de groupe. Nous apportons donc un soutien individuel, fait par des personnes aux compétences limitées. Nous avons toutefois noté une amélioration chez les personnes traumatisées. Certaines commencent à parler, et à exprimer leurs peurs sans pour autant arriver à raconter ce qu’elles ont vécu, pour le moment. Nous avons apporté une aide aux pêcheurs qui avaient peur de la mer, peur de repartir au large et même de revenir dans leurs villages,bien qu’ils n’aient aucune envie de rester éternellement dans les camps ! Outre cette dimension de peur, d’autres problèmes sont venus
se greffer sur leur absence de leur village. C’est à dire,
l’occupation de leur espace par d’autres personnes. On leur
a expliqué l’importance de revenir dans leurs villages pour
occuper le terrain. En effet, l’industrie du tourisme voudrait profiter
de cette situation pour soit disant rationaliser l’espace, éloigner
les zones habitées pour libérer les plages ! Pour les pêcheurs
artisanaux qui n’avaient pas de titre de propriété
ceci est très dommageable. Pour les femmes, nous avons insisté sur le fait qu’il fallait leur permettre de reprendre une activité. Faire un bateau c’est assez facile, un bateau traditionnel. Nous avons donc fait une petite campagne sur la question du droit au travail. Cela a semblé complètement déplacé à beaucoup, mais en terme d’effet thérapeutique c’était très important. En effet, nous avons estimé que donner du bois, des troncs d’arbres, c’était assez thérapeutique. Certains étaient plutôt en faveur de dons de bateaux. Nous, nous proposions d’être dans l’action, de faire évoluer les moyens au fur et à mesure et de permettre aux gens de rentrer à nouveau dans une logique d’action. Que les sinistrés réalisent un petit filet et construisent un bateau traditionnel eux mêmes, c’était aussi un moyen de mettre leur savoir-faire et leur mobilisation en valeur. Nous avons donc proposé de faire cette petite campagne dans le Sud. Elle visait non seulement les femmes mais aussi les hommes. Pour les femmes, ce que nous avons proposé c’est surtout la réorganisation des groupes d’épargne et de crédit. Il fallait tout remettre sur pieds parce que finalement le tsunami c’est aussi cela. Tout le réseau associatif a été détruit. Avant le tsunami, notre Réseau travaillait avec 9 villages de pêcheurs. Depuis, on travaille sur 14 villages dont 7 ou 8 sont complètement détruits et les autres, partiellement. Dans notre petite compagne nous nous sommes mobilisés afin que les moyens financiers provenant du gouvernement aillent directement aux femmes. Nous avions aussi traité de la thématique de l’accès à l’eau. Avant le tsunami, cette action était menée dans les terres. Après la catastrophe, nous avons diffusé cette revendication dans les zones côtières. On a beaucoup parlé des pêcheurs mais un problème se pose pour les petits paysans. Il faudra au moins une ou deux moussons pour nettoyer ces terres. Des membres du Réseau se sont mobilisés pour la désalinisation des puits, mais pour les terres nous n’avons rien fait. Il y aura peut être des organisations qui le feront, mais cela nécessite un savoir faire que nous n’avons pas. De toute façon, parmi les populations que nous soutenons, il n’y a qu’une toute petite partie qui a pu récupérer leur terre. 5% peut être. Ils vont donc se lancer dans une nouvelle activité. Ils vont refaire, ce qu’ils faisaient avant de récupérer leur terre ! Avec les fonds que FDH et d’autres ONG européennes, nous allons nous focaliser sur 2 choses. Une petite partie sera affectée à la rémunération des animateurs et coordinateurs du Réseau. L’autre, sera utilisée pour la relance de petits groupes d’épargne et de crédit. On va également affecter des fonds à la réparation et au rachat d’outils de travail. Nous avons déjà reconstruit à peu près 100 maisons. En ce qui concerne les écoles et d’autres infrastructures, au Tamil Nadu, c’est le gouvernement qui a vraiment pris tout cela en charge.
Comment analyses-tu le rôle joué
par les médias indiens dans la situation d’urgence et dans
la phase de reconstruction ? Pour nous ce phénomène est normal. Je dirais c’est un peu la pratique en Inde. Par exemple, quand il y a eu le tremblement de terre au Gujarat, on a fait la même chose. De plus, il faut dire que parfois, parmi la population il y a un sentiment que l’argent donné via les médias est mieux utilisé que l’argent donné aux ONG ! Dans l’inconscient collectif en Inde c’est plus sûr de donner à un journal qui reverse au gouvernement plutôt que de donner aux ONG. Le traitement des infos par les médias a été multiple.
Il y a des articles plutôt ponctuels sur un aspect particulier.
Par exemple sur la position du gouvernement du Tamil Nadu par rapport
à la construction de maisons. En effet, il y a des positions différentes
entre les gouvernements locaux et le gouvernement central. Au Tamil Nadu,
les responsables politiques ont critiqué l’intervention du
gouvernement central qui voulait qu’une partie des aides soit donnée
à titre de prêt, comme pour le remplacement de gros bateaux.
Le rôle social des ONG et la position du gouvernement face à l’aide internationale Ce tsunami a t’il été pour
les ONG un occasion moment pour montrer le rôle social qu’elles
ont en Inde ? Comment analyses tu la position de l’Inde
qui a refusé l’aide internationale ? Cela dit, au Sri Lanka, l’armée américaine s’est implantée et cela préoccupe le gouvernement indien. Vont ils rester ? Que vont ils faire ? L’Inde y a aussi envoyé un contingent donc il y a une certaine crainte du point de vue stratégique. Je pense que recevoir des groupes étrangers en grand nombre était aussi quelque chose dont l’Inde ne voulait pas. Cela dit, ce refus d’aide était dans la phase d’urgence. Pour la reconstruction, l’Inde souhaite recevoir des soutiens. J’ai entendu dire que l’Union Européenne a voté récemment un budget où l’Inde n’a pas été inclue. L’Inde a été punie et l’a vécu comme une punition. Pourtant, notre ministre des finances avait dit que dans notre budget, nous accepterions l’aide pour la reconstruction !
L’aide facteur de solidarité ou facteur de reproduction des inégalités Quelles réflexions et analyses t’inspire
la question de l’affectation de l’aide et de son rôle
dans la reconstruction du tissu social ? Si vous prenez les pêcheurs, il y a déjà eu désintégration
de leur communauté. Certains sont démunis et d’autres
sont très riches. Il y en a qui n’ont aucun moyen, aucun
outil. Ils étaient donc salariés. En effet, le risque c’est de reproduire les inégalités.
A travers l’aide on redonne à des gens qui avaient des moyens,
des bateaux mécanisés, des outils de travail…) . Ceux
qui n’avaient rien avant le tsunami, se retrouveront dans la même
situation de non droit qu’ils subissaient avant. On réalise que l’on n’avait pas une analyse pointue de telle ou telle catégorie sociale et on a du mal à travailler dans des logiques plus complexes. Faut il ou non reconstituer les communautés telles qu’elles
étaient avant la catastrophe ou faut il utiliser le tsunami pour
reconstituer la communauté sur des bases plus justes ? C’est
la grande question ? Elle se posera de la même façon pour
toutes les communautés ! Parfois, cela va très loin. Parmi les pêcheurs, il y en a qui ont thésaurisé en or ou en argent. Après la catastrophe, en 4 ou 5 jours ces gens ont rempli les banques afin de protéger leur économies. Mais, demain ils vont demander de l’aide et auront accès à de nombreux avantages ! Le contrôle général d’accès et de répartition de l’aide octroyée par le gouvernement est entre les mains des « collectors ». Il y aura peut être des choses un peu ambiguës comme il y en aurait partout, entre les gens que l’on connaît !, ceux que l’on ne connaît pas et ceux que l’on n’a pas envie de connaître !! Celui qui dit j’avais un bateau de telle valeur il reçoit l’équivalent ! On ne peut pas vérifier. C’est sur la bonne foi des gens ! Le risque est donc de perpétuer les inégalités ! »
Propos recueillis par Sabine Benjamin |
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