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RDC : Dossier Spécial Elections

Au Congo-Kinshasa, la campagne électorale débute dans un climat détestable
LE MONDE | 25.05.06 | 14h29 • Mis à jour le 25.05.06 | 14h29
KINSHASA ENVOYÉ SPÉCIAL

La campagne électorale sera violente et sale." Le pronostic est du docteur Emile Ilunga, un ancien chef rebelle promu premier vice-président du Sénat de la République démocratique du Congo (RDC), l'ex-Zaïre, depuis qu'il a abandonné les armes.

Violente, la campagne l'est déjà. Mercredi 24 mai, 32 ressortissants étrangers - dont des Américains - ont été arrêtés et accusés d'avoir fomenté un coup d'Etat. Quelques jours auparavant, des candidats à la présidentielle avaient dénoncé une "dérive totalitaire" et la "répression" menée, selon eux, par le camp présidentiel.

L'atmosphère empoisonnée est à la mesure de l'enjeu. Trois ans après la fin du conflit le plus sanglant depuis la fin de la seconde guerre mondiale (entre 3 et 4 millions de morts), les Congolais sont appelés à voter, le dimanche 30 juillet, pour élire le chef de l'Etat et un demi-millier de députés.

Comme s'il s'agissait de rattraper le temps perdu - il n'y a pas eu d'élections libres depuis près de quarante ans -, les candidatures foisonnent malgré l'absence du parti historique de l'opposition, l'Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS) d'Etienne Tshisekedi.

Il y a 33 candidats pour la seule présidentielle. Chacun a versé une caution non remboursable de 50 000 dollars (l'équivalent de 70 fois le revenu annuel d'un Congolais). Parmi eux, le président en exercice, Joseph Kabila, 35 ans, qui se présente en indépendant, plusieurs de ses vice-présidents, deux soeurs, Wivine et Marie-Thérèse N'Landu - du jamais-vu en Afrique et peut-être ailleurs -, un parfait inconnu débarqué des Etats-Unis avec beaucoup d'argent, et quelques "fils à papa" (un Lumumba, un Mobutu)...

Les postes de député attirent également. Plus de 10 000 candidats sont en lice. Dans la capitale, Kinshasa, une métropole de 8 à 10 millions d'habitants (le dernier recensement remonte aux années 1980), 50 personnes en moyenne se disputent chaque siège.

Le relèvement du pays, situé au coeur du continent africain, devrait inspirer le programme des candidats. De la taille de l'Europe occidentale, riche en matières premières de toutes sortes et en sources d'énergie (son réseau hydraulique lui permettrait d'alimenter la moitié de l'Afrique), la RDC fait partie des "pays riches où l'on vit très mal", rappelle un autre ancien chef de guerre, Azarias Ruberwa. Le niveau de vie des habitants est l'un des plus bas au monde.

CRIMINELS DE GUERRE

Gangrené par la corruption, l'Etat, dirigé par un gouvernement où siègent plusieurs criminels de guerre, des incompétents notoires et des affairistes sans scrupule, ne se porte pas mieux. Dérisoire, le budget du pays provient, pour plus de la moitié, de la communauté internationale. Les fonctionnaires sont mal payés, et de façon épisodique. Les infrastructures sont à reconstruire. Et l'armée, qui accueille dans ses rangs d'ex-rebelles, est "plus un problème qu'un atout pour la population", de l'aveu de Ross Mountain, le numéro deux de la Mission d'observation des Nations unies au Congo (Monuc).

Malgré les urgences, le débat électoral risque de se focaliser sur le thème plus polémique de "la congolité". Sont visés les candidats de nationalité congolaise mais d'origine tutsie. "Ce sont des Rwandais, des traîtres au Congo. Certains siègent au gouvernement", assure le ministre du développement rural, Pardonne Kaliba. Une partie de l'opinion publique pense de même.

Au-delà, la cible privilégiée des attaques est l'actuel président, Joseph Kabila, dont la nationalité congolaise est remise en question. "Ses origines sont ambiguës. Il faut qu'il prouve qu'il n'est pas un étranger rwandais", dit l'une des quatre candidates à la présidence, Wivine N'Landu.

Elle n'est pas la seule à mettre en avant la "congolité douteuse" de Joseph Kabila. Le thème est exploité par le candidat Jean-Pierre Bemba, 44 ans, un ancien rebelle devenu l'un des quatre vice-présidents du Congo. Et il y a peu de chance que la polémique s'éteigne. C'est même l'inverse qui risque de se produire ne serait-ce que parce que M. Bemba redoute, en cas d'échec à la présidentielle, de devoir aller s'expliquer devant la Cour pénale internationale (CPI) pour le comportement de ses hommes pendant la guerre civile : ils sont accusés d'avoir commis des atrocités à Bangui, en Centrafrique, et de pratiques anthropophages sur des Pygmées dans le nord de la RDC.

"Le dossier est vide", se défend M. Bemba, qui parle d'une "manipulation" du chef de l'Etat et des "voleurs" qui l'entourent. "C'est à Kabila que la communauté internationale devrait demander des comptes. Il a fait liquider des centaines de milliers de Hutus en 1996 et 1997", accuse-t-il.

"On a ouvert la boîte de Pandore, résume Olivier Kamitatu, un ancien compagnon de route de M. Bemba. Le processus électoral est menacé. On risque de s'acheminer vers une guerre de cent ans."

Jean-Pierre Tuquoi
Article paru dans l'édition du 26.05.06

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