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Articles "Peuples en Marche"
sur les Dalits
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Les Dalits, les Intouchables
contre les discriminations
En août-septembre 2001, la troisième Conférence Mondiale contre le racisme doit se tenir à Durban (Afrique du Sud). Cette Conférence assure le suivi de la Convention des Nations Unies pour l’élimination du racisme, des discriminations, de la xénophobie et autres intolérances (adoptée en 1963 et entrée en vigueur en 1969). Une Convention qui a permis aux Nations Unies de se mobiliser contre l’apartheid, et que le CERD* (la première institution de monitoring mise en place par les Nations Unies pour un traité concernant les droits de l’homme) interprète aujourd’hui dans un sens très large, permettant de couvrir un vaste éventail de discriminations et de lutter contre elles : trafic des êtres humains, droits des migrants, discriminations contre les femmes ou contre les minorités ethniques, contre les homosexuels etc. Des milliers d’ONG et de mouvements sociaux du monde entier se mobilisent sur tous ces thèmes, et préparent non seulement la Conférence elle-même, mais aussi un Forum parallèle des ONG afin d’en débattre à Durban et de se faire entendre. Au milieu de la fièvre des préparatifs de cette Conférence, et des nombreuses réunions préparatoires qui se déroulent dans chaque région du monde depuis 1997, une cause encore peu connue tente de se faire entendre : celle des Dalits en Inde. Catherine Gaudard
Responsable du secteur Asie Frères des Hommes France
En effet, l’Inde n’en est pas à un contraste de plus : parfois citée comme étant «la plus grande démocratie du monde », ce pays au 7ème rang des puissances industrielles, ouvert sur une modernisation impressionnante, doté d’une culture riche et fascinante, est aussi un pays de plus de 400 millions d’analphabètes, plus de 600 millions sans accès aux services sanitaires de base, et 200 millions privés d’eau potable…. La pauvreté d’une vaste majorité de la population est aggravée par le poids écrasant de ce système de castes extrêmement inégalitaire, mis en place progressivement depuis plus de deux mille ans, et traduit dans des principes religieux qui figent ces disparités socio-économiques par des règles de conduite rigides et complexes. Les plus grandes victimes en sont les Dalits, considérés dans ce système comme des sous-hommes, et qui représentent entre 17% et 20% de la population, soit 170 millions à 200 millions d’hommes, de femmes et d’enfants soumis à une humiliation et une oppression quotidiennes. Degré de "pureté" Les castes sont basées à l’origine sur l’activité rituelle ou socio-professionnelle en fonction de son degré de « pureté ». Même si cette activité a évolué, le système reste construit autour de quatre grandes castes (ou « varnas », qui signifie couleur) qui sont par ordre décroissant les brahmanes (initialement les prêtres, et maintenant souvent les intellectuels et l’élite politique), les kshatriya (guerriers et princes, aujourd’hui nombreux dans l’administration), les vaishya (commerçants et agriculteurs) et les shudras (ouvriers agricoles, artisans et serviteurs). La mobilité sociale et économique entre ces castes devient plus fréquente, par contre les intouchables, ou « hors-caste », rejetés hors de ces quatre varnas, sont toujours largement tenus à l’écart de la société. Un mouvement Dalit ancré dans l’histoire
Premières contestations... Après la colonisation britannique de la fin du 18ème siècle, et notamment à la fin du 19ème siècle, des voix s’élevèrent pour dénoncer l’injustice du système des castes. En particulier, Jotiba Phule (1826-1890), réformateur social qui lutta pour la cause des Dalits et des basses castes contre l’élitisme des hautes castes, décrivait en 1885 la caste comme « un système aussi vicieux et brutal que l’esclavage des africains aux Etats Unis, mais basé en Inde non seulement sur une conquête ouverte et sur la subordination, mais aussi sur la tromperie et l’illusion religieuse ». Cette tromperie, selon lui, étant l’essence même de ce que les hautes castes appellent « hindouisme », Phule prône la disparition de l’hindouisme… Répondant à ces protestations, le colonisateur britannique prit diverses mesures pour tenter d’atténuer les conséquences du système des castes sur les Dalits et les basses castes. Paradoxalement, ceci n’est pas étranger à la pérennisation du système, car la classification des castes et leur inscription dans la législation contribua à les figer. Cependant, grâce à ces mesures, notamment la mise en place de quotas réservés aux dalits dans l’éducation et les emplois administratifs (quotas toujours en vigueur), certains Dalits ont pu accéder s’élever dans l’échelle sociale…. Mais aux yeux de tous, ils restent des Dalits, des intouchables… A l’indépendance, les Dalits obtinrent des mesures supplémentaires pour pallier le système des castes : s’ils considèrent que Gandhi, qui les désignait du nom de harijan (enfants de Dieu), ne proposait que des mesures d’aménagement du système des castes et avait une attitude paternaliste à leur égard, ils voient par contre dans le Docteur Ambedkar (1891-1956), le premier juriste intouchable, le fondateur du mouvement contemporain d’émancipation des intouchables. Ce dernier, qui souhaitait l’abolition du système des castes, ne put aboutir dans ses propositions. Mais, nommé président du Comité de rédaction de la Constitution indienne, il permit l’adoption de son article 17 abolissant l’intouchabilité, et d’autres articles interdisant les discriminations de caste. A la recherche d’une stratégie Mais le système des castes demeure ancré dans la vie quotidienne de la société indienne. Les mouvements sociaux qui ont lutté pour plus de justice sociale et économique et de démocratie ont malheureusement trop longtemps négligé ce facteur, réduisant l’oppression subie par les Dalits à une oppression de classe, l’assimilant à la situation des basses castes également exploitées économiquement, sans voir l’importance de la dimension religieuse, culturelle et psychologique. On constate aujourd’hui que même au sein des mouvements les plus progressistes, les Dalits ont très peu de place, et jamais dans des positions de leaders. Les Dalits ont donc commencé à créer leurs propres partis politiques, mais aussi leurs propres organisations de travailleurs agricoles, syndicats ouvriers, mouvements de femmes, organisations villageoises, ONG… Les alliances avec les autres mouvements sont encore difficiles et laborieuses, tant les Dalits ont le sentiment d’être encore considérés comme inférieurs et de ne pas voir leurs revendications reconnues à leur juste valeur. Mobilisation locale, nationale et internationale Un mouvement Dalit qui se cherche, encore fragile et divisé car il dispose de peu de compétences et de leaders formés. L’une des priorités est d’organiser les Dalits dans les villages, de les mobiliser dans la lutte pour leurs droits : pour l’accès aux ressources communes du village et aux services publics (eau, pâturages communaux, étangs, routes, électricité…), pour l’accès aux fonctions électorales dans les conseils villageois, pour des conditions de travail et des salaires décents dans leurs activités d’ouvriers agricoles, pour supprimer le travail forcé etc. Mais la mobilisation est également essentielle au niveau national : sensibiliser la population dans son ensemble, et les autorités, aux conditions subies par les Dalits. Faire appliquer les législations en vigueur, et punir les crimes dont sont victimes les Dalits. Dans un contexte de tensions inter-communautaires très vives, et de radicalisation d’un mouvement ultra-nationaliste hindou actuellement au pouvoir fédéral, le BJP, très attaché au système des castes, il est particulièrement difficile pour le mouvement Dalit de progresser. Le gouvernement indien n’est pas très réceptif à ces pressions…. La mobilisation au niveau international est l’un des moyens de faire levier : en interpellant la communauté internationale sur la violation flagrante des droits fondamentaux des Dalits, le mouvement espère pouvoir dénouer certains blocages internes. Une campagne mondiale contre la discrimination Ainsi, parmi d’autres initiatives, la campagne « Dalit rights are human rights » (les droits des Dalits sont des droits de l’homme), lancée en 1998 en Inde puis à l’étranger, a permis la collecte de 2,5 millions de signatures en faveur des droits des Dalits. Cette campagne se poursuit aujourd’hui pour obtenir que la Conférence de Durban aborde la question des Dalits, et que les Nations Unies veillent à la mise en œuvre par le gouvernement indien des mesures législatives et administratives visant à supprimer les discriminations et l’oppression contre les Dalits. Jusqu’à présent, le gouvernement indien s’est fermement opposé à ce que cette question soit débattue à la Conférence. Pourtant les Nations Unies, par la voix du CERD*, ont reconnu dès 1996 que le système des castes était une forme de discrimination visée par la Convention contre le Racisme. C’est pourquoi une campagne internationale est essentielle pour interpeller la communauté internationale, et attirer enfin l’attention sur cette oppression millénaire que subissent les Dalits, sous couvert de la culture et de la religion. Catherine Gaudard
Responsable du secteur Asie Frères des Hommes France J'ai rencontré Vennila et Kuramam dans les locaux de RISE le mercredi 7 février 2001, à Pondichéry. Vennila, 29 ans, mariée, mère de famille, vit dans un village près de Pondicherry, au sud de l’Inde. Depuis 11 ans, elle travaille comme ouvrière dans une usine de cuir (confection et maroquinerie). Dans cette usine, 99% des ouvriers sont Dalits et cela n’est pas une coïncidence. En effet, en Inde tous les travaux considérés comme impurs et dégradants (dont le traitement des peaux, des ordures…) sont réservés à cette catégorie de la population. Vennila qui a longtemps considéré les discriminations contre les Dalits comme une fatalité est déléguée du personnel dans son usine, depuis septembre 2000.
Expropriations Et puis, il y a 15 ans, le gouvernement régional a décidé de mettre en place une politique de développement économique, en favorisant l’implantation d’industries chimique, de cosmétique et de plastique près de Pondicherry. Dans cette zone franche, les entreprises bénéficient d’une totale exonération d’impôts et de charges, pendant les 5 années suivant leur installation. De très nombreux propriétaires terriens ont réalisé de fructueuses affaires en vendant leurs terres, cultivables ou non, aux compagnies indiennes et étrangères qui souhaitaient s’installer. Les Dalits ont donc massivement perdu leur emploi et ont été contraints à déplacer leurs villages, sur les rares terres gouvernementales disponibles. Aujourd’hui encore, ils doivent se battre afin de disposer de commodités de base telles que, l’accès à l’eau potable, à l’électricité, à une route digne de ce nom… RISE a épaulé ces villageois dans leur reclassement professionnel. Leur faible niveau de formation et leur statut d’inférieurs ont engendré une exclusion quasi systématique des opportunités d’emplois proposées par les entreprises nouvellement implantées. Les hommes ont trouvé des emplois précaires et dangereux sur les chantiers de construction et les femmes ont, par exemple, intégré l’usine de cuir dans laquelle Vennila travaille. 8 jours de congés par an... Créée il y a 22 ans, cette usine compte près de 1 300 employés. Sa production est exclusivement réservée à l’exportation vers la France, la Hollande et l’Allemagne. Les salariés y travaillent 10 heures par jour, 6 jours sur 7 et ont légalement droit à 8 jours de congés payés par an et à 1/2 heure de pose déjeuner, dont ils peuvent très rarement jouir, pour cause de carnet de commandes trop rempli.
Le salaire journalier légal dans ce secteur d’activité est de 45 roupies (6,45 F) mais celui pratiqué dans cette usine s’élève à 15 roupies (2,15 F). Aucune pension de retraite, ni couverture sociale ne sont prévues hormis pour les grossesses (3 mois de congés payés). Dalit rebelle Face à cette situation d’injustice, Vennila a décidé de s’engager dans la lutte et a suivi une formation en droit du travail dispensée par RISE. Elle est intimement persuadée que cet employeur bafoue les lois les plus élémentaires du travail depuis si longtemps sans être inquiété parce que la grande majorité de ses salariés sont Dalits. Tous les contrôles des entreprises ont jusqu’à présent été menés avec une grande complaisance par des fonctionnaires souvent corrompus et appartenant à des castes supérieures comme leur patron. Le statut d’inférieurs des Dalits et leur crainte de se mobiliser ont longtemps été une garantie d’impunité pour ceux qui les abusent. Vennila a donc décidé de mener un combat, par voie légale, pour faire entendre leur voix. Cette dernière a formulé des revendications précises à partir de la législation en vigueur dans cet état. Elle réclame donc l’application du salaire légal, l’interdiction du travail des enfants afin de leur permettre d’avoir accès à une éducation de base, des contrats de travail et des fiches de paie, le respect de la pause déjeuner et des congés payés, la reconnaissance des problèmes de santé inhérents aux conditions de travail (problèmes oculaires, circulatoires, d’allergies et respiratoires dus aux produits chimiques inhalés…), le port d’un uniforme pour éviter la dégradation des vêtements des ouvriers, et la possibilité de bénéficier d’une formation professionnelle. Il y a 5 ans, pour contrecarrer ces revendications, son employeur a créé un syndicat dans sa propre usine. Jusqu’à présent les représentants du personnel étaient des employés choisis pour leur «docilité». Election libre En septembre 2000, grâce à une pression extérieure des autorités locales, obtenue de haute lutte par Vennila avec le soutien de RISE, l’employeur a du procéder à une élection libre. Malgré les menaces et le faible nombre de salariés officiellement engagés (15 sur 1300), Vennila a été élue avec son collègue Kuramam qui travaille dans cette usine depuis l ‘âge de 9 ans. Bien qu’aucune de leurs revendications n’aient abouti pour le moment et qu’ils aient déjà subi 2 suspensions (de 10 et 20 jours) sans indemnités, le résultat de cette élection est une première victoire et une reconnaissance de la pertinence de leur combat. Les objectifs, les enjeux et les conséquences de ce combat dépassent largement des revendications purement professionnelles. En effet, Vennila et Kuramam considèrent qu’il démontrera aux Dalits qui craignent encore de s’engager, que la prise de conscience de soi, de ses droits et le combat légal contre les discriminations, permettront aux Dalits d’être reconnus en tant qu’êtres humains à part entière, de faire entendre leur voix, et par là même, d’améliorer leurs conditions de vie. Sabine BENJAMIN
Responsable de la Communication Frères des Hommes France Fin 1999, trois organisations françaises de solidarité internationale, A.D.E.R. (Association pour le Développement Economique Régional), la Fondation France-Liberté - Danielle Mitterrand et Frères des Hommes ont décidé, suite à une demande émanant de leurs partenaires indiens, de constituer le collectif Dalits. Ces trois organisations développent, depuis plusieurs années, en Inde du Sud avec des populations Dalits, des actions en matières de développement durable, de défense des droits de l’Homme, d’éducation à la citoyenneté et de développement économique. La demande des partenaires Dalits portait sur le relais en France et à l’international, de la campagne nationale indienne en faveur des droits des dalits, "Les droits des Dalits sont les droits de l'Homme". Les organisations du collectif ont répondu favorablement à cette demande. Compte tenu de la complexité de la problématique Dalit (dans son expression sur le terrain, dans son approche liée à la difficulté d’appréhension d’une situation et de concepts très éloignés de la culture occidentale) l’appropriation par le collectif de la problématique Dalit a nécessité de concevoir une réelle stratégie d’investigation. C'est pour cela que le collectif s'est d'abord constitué comme un espace de réflexion sur la problématique puis, très vite, comme une plate-forme préparant des actions soit d'éducation au développement à destination d’un large public soit d’interpellation des instances internationales (en vue d’une prise de position et d’actions officielles) autour de la problématique Dalit. Une exposition photographique, basée sur les travaux de deux photographes indiens et deux photographes français, a été crée début 2000 (avec la participation des partenaires indiens) et la première intervention du collectif a eu lieu en juillet 2000 lors de la 6ème conférence internationale pour l'éducation à la paix organisée par l'UNESCO à Paris. Des tables rondes avec des spécialistes universitaires de la question Dalit et des partenaires Dalits ont été organisées autour de l'exposition. Suite à cette première action, le collectif a affiné sa stratégie d'actions en France et en Europe (liens avec des relais de la campagne indienne en Angleterre et en Belgique) et a décidé de :
Le collectif Dalit envisage aussi une possible participation au contre sommet ONG en marge du sommet officiel à Durban . L'enjeu est également important car suite au sommet officiel, une nouvelle stratégie d'action sera mise en place par la campagne indienne "Les droits des Dalits sont les Droits de l'Homme", la concertation avec les autres organisations se mobilisant en faveur des droits des dalits permettra une réelle démultiplication des actions de lobby. Le collectif dalit est ouvert à toute organisation ou membre individuel qui souhaite rejoindre ses objectifs. Thomas Colmant. Contact: collectif-dalit@globenet.org C/o Frères des Hommes - 9, rue de Savoie - 75006 PARIS - 01 55 42 62 62 |
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Frères des Hommes - 9 rue de Savoie - 75006 Paris
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