Janadesh, les paysans indiens en marche pour la terre
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Du
2 au 20 octobre 2006, l’autoroute nationale reliant Gwalior à
Delhi, en Inde, a vu défiler sur 350km, la Chetawni Yatra,
une marche d’avertissement pacifique à laquelle ont pris
part 400 paysans, travailleurs agricoles et militants indiens venus de
10 Etats différents. Cette marche, initiée par le mouvement
populaire et non-violent indien Ekta Parishad, avait pour but
de revendiquer l’accès à la terre pour des millions
de paysans indiens. Point d’orgue de cette mobilisation, un sit-in
d’une journée a rassemblé 1500 personnes dans la capitale
pour remettre au Premier ministre, un mémorandum présentant
les revendications des marcheurs.
Cet événement, relayé par un Appel du Réseau-Solidarité
(1)
de Peuples Solidaires, a marqué le coup d’envoi
d’une campagne nationale appelée Janadesh 2007 (la
volonté du peuple). Une nouvelle marche prévue en octobre
2007 rassemblera cette fois 25 000 marcheurs décidés à
porter sur 350km les revendications de millions de paysans sans terre.
Ekta Parishad
Ekta
Parishad est un mouvement d’inspiration gandhienne qui s’est
construit il y a plus de 15 ans sur la base d’une mobilisation populaire
locale dans divers Etats de l’Inde pour atteindre une dimension
nationale. Sous l’impulsion de son leader charismatique Rajagopal,
l’action de cette organisation regroupe aujourd’hui 150 000
membres, et on estime à plus de 10 millions le nombre de personnes
concernées par son activité. Elle est présente dans
huit Etats et agit dans plus de 4000 villages.
Ce mouvement oeuvre plus particulièrement auprès des petits
paysans, des Dalits (intouchables) (2)
et des Adivasis (communautés tribales) autour d’une double
activité :
- d’une part, il fournit un appui à des projets de développement
communautaire et local en vue d’atteindre l’autosuffisance
et de compenser les lacunes des programmes gouvernementaux ;
- d’autre part, il organise des mobilisations pour réclamer
l’accès aux droits et tout particulièrement l’accès
à la terre et aux ressources de base.
Pour Ekta Parishad, l’autonomisation des plus pauvres
passe par leur organisation et le renforcement de leurs capacités
individuelles et collectives à développer des ressources
économiques pérennes dans leurs communautés. En assurant
leur autosuffisance, ces communautés sortent de la dépendance
qui les lie à des systèmes d’assistance mis en place
par des autorités plus que défaillantes. Devenues indépendantes,
elles sont en mesure d’interpeller ces autorités pour réclamer
l’application de la loi.
La Campagne Janadesh
Depuis les élections de 2004, le gouvernement fédéral
indien a promis d’appliquer la réforme agraire existante.
Mais les paysans ne voient toujours rien venir. Ekta Parishad
a donc décidé de réagir. Le mode d’action privilégié
d’Ekta Parishad est la padyatra qui consiste en
une marche pacifique d’information et de revendication inspirée
du modèle gandhien. Du 2 octobre (date anniversaire de la naissance
de Gandhi) au 22 octobre 2007, une marche de 350 km, de Gwalior à
New Delhi, réunira 25 000 ruraux (sans terre, ouvriers agricoles,
membres d’organisations de défense des droits humains, etc.)
venus des quatre coins du pays. Dans la capitale fédérale,
ils seront rejoints par plus de 100 000 manifestants pour un sit-in organisé
devant le Parlement, dont la durée dépendra de la nature
des engagements pris par le gouvernement en ce qui concerne l’application
des droits des laissés-pour-compte. Depuis
près de deux ans, la mobilisation se prépare. De nombreux
rassemblements ont ainsi été organisés – dont
la Chetawni yatra en octobre 2006 – et Rajagopal a rencontré
le Premier ministre à plusieurs reprises.
Dans ce combat pour la terre, les femmes agricultrices occupent une place
particulière. En Inde, elles luttent avec acharnement et dignité
pour conserver des terres souvent ancestrales. De plus, les paysannes
souffrent d’un manque de considération dans la société
indienne alors qu’elles représentent plus de 70% de la population
rurale. En 2006 déjà, la revendication principale de la
Chetawni yatra était l’accès à la
terre. Mais, pour les 100 femmes qui y ont participé, le combat
portait aussi sur la reconnaissance de leur statut. La «Journée
de la femme et de la terre» organisée le 7 octobre 2006 par
les 100 femmes du cortège a ainsi permis d’ouvrir ce débat.
Ekta
Parishad n’en est pas à son coup d’essai et a
déjà montré sa capacité autant logistique
que politique à organiser ce genre d’initiative. Quasiment
tous les ans depuis 1991, Rajagopal et Ekta Parishad coordonnent
des marches de ce type, en prenant soin de les ancrer dans une forte mobilisation
locale et en s'appuyant sur des campagnes de solidarité menées
au niveau international. A chaque fois, des résultats concrets
ont été obtenus et le mouvement non-violent n’a pas
hésité à s’impliquer dans leur application.
Les revendications
Ekta Parishad estime que les Task Forces (forces opérationnelles)
créées par le gouvernement indien à l’issue
des premières marches, au début des années 2000,
et censées assurer l’allocation et la distribution des terres,
ne sont pas effectives. Beaucoup d’autres problèmes subsistent
également comme ceux liés à l’application de
la Tribal Bill, « Loi Tribale » votée en 2005
pour la reconnaissance des droits des populations tribales vivant dans
les forêts, qui n’a jamais été traduite en décret
d’application sous la pression des lobbys économiques (en
particulier des exploitants forestiers). De nombreux paysans se retrouvent
acculés à des gestes et engagements extrêmes : les
suicides de paysans se multiplient et l’adhésion aux mouvements
armés naxalites (3) s’amplifie.
Face à cette situation, Ekta Parishad s’appuie sur
la mobilisation autour de la Campagne Janadesh pour porter ses revendications
:
- Obtenir l’application de la réforme agraire et d’un
système d’accès aux ressources naturelles et de
gestion raisonnée de ces ressources.
- Dénoncer les conditions de vie extrêmement précaires,
de survie, de millions de familles rurales discriminées.
Pour atteindre ces objectifs, l’organisation indienne préconise
trois mesures prioritaires :
- la création d’une Autorité nationale pour la
terre (National Authority of Land) qui répondra aux
demandes des plus pauvres et des sans terre et traitera les problèmes
de pauvreté, de migrations et de violence liés à
la terre.
- La création de cours de justice à comparution rapide
(Fast Track) permettant de traiter plus rapidement les conflits
fonciers et d’empêcher certains potentats locaux de conserver
des terres de façon illégitime.
- La création d’un système de guichet unique (one
window system) facilitant l’accès à la terre
pour les petits paysans qui, à l’heure actuelle, font face
à de multiples interlocuteurs administratifs. Ce système
est déjà proposé par le gouvernement indien...
pour l’installation des firmes multinationales !
La méthode : une marche non-violente
A
la violence des situations qu’ils subissent au quotidien, ces millions
de citoyens indiens refusent de répondre par des actions agressives.
Loin d’être passifs et silencieux, ils ont recours à
des actes symboliques et créatifs pour obtenir gain de cause. Janadesh,
c’est-à-dire « la volonté du peuple »,
cette marche pour les droits, en sera le point d’orgue. Dans la
tradition gandhienne, ces millions d’exclus ont choisi de se mobiliser
pacifiquement en s’informant sur leurs droits et en s’organisant
pour les défendre.
La stratégie d’Ekta Parishad repose avant tout
sur la formulation de revendications adressées aux pouvoirs publics.
C’est seulement en cas d’échec des négociations
que l’organisation recourt à la « non coopération
active », avec des actions telles que ces longues marches à
travers le pays appelées padyatras. L’utilisation
de telles marches comme moyen de protestation et de revendication est
une méthode de désobéissance civile qui n’en
est pas à sa première application en Inde. Initiée
en 1930 par Gandhi, la première marche fut celle du « sel
» et eut pour objectif de libérer la population indienne
de la taxe sur le sel, instituée par les colons britanniques. Cette
forme de mobilisation pacifique a été réutilisée
à maintes reprises, en Inde comme ailleurs dans le monde (par Martin
Luther King en 1963 aux Etats-Unis, en France en 1983 avec la Marche
pour l’égalité et contre le racisme, ou encore
en 1997 au Brésil par les sans terre).
La mobilisation au Nord
Un collectif d’organisations en France et en Europe :
Depuis plusieurs années, des organisations européennes
(allemandes, anglaises, françaises, italiennes et suisses) se concertent
pour mieux soutenir Ekta Parishad et plus généralement
les paysans sans terre indiens. Elles ont décidé de coordonner
leurs efforts au sein d’un collectif informel appelé Ekta
Europe (www.ektaparishad.org/europe).
En France, cinq organisations se mobilisent pour la réussite de
la Campagne Janadesh 2007 :
En juin dernier, à l’initiative de ces 5 organisations,
Peuples Solidaires a lancé l’appel urgent n°307
Janadesh, le peuple en marche pour l’accès à la
terre comprenant une lettre à envoyer au Premier Ministre
indien reprenant les revendications d’Ekta Parishad et
en solidarité avec les marcheurs. Cet appel a été
diffusé à ce jour à 35 000 exemplaires. (4)
Sensibilisation du grand public :
L’opération
« Empreintes de pieds » : Depuis l’été
2006, à l’initiative de groupes locaux de Frères
des Hommes puis de Peuples Solidaires, une action symbolique
et ludique est proposée à l’occasion d’événements
locaux (festivals, fêtes associatives, etc.) pour faire connaître
la Campagne Janadesh. Le principe de cette action, appelée
opération « Empreintes de pieds », est simple : il
s’agit de laisser l’empreinte de son pied avec de la peinture
verte sur un drap blanc, en écho aux couleurs d’Ekta
Parishad et en signe de solidarité avec les marcheurs.
La Journée des luttes paysannes le 17 avril
: La journée du 17 avril a été instituée
« Journée des luttes paysannes » par Via Campesina
(mouvement paysan international) en hommage aux paysans sans terre brésiliens
tombés en 1996 sous les balles des soldats réprimant une
manifestation pacifique. A l’occasion du 17 avril 2007, la Confédération
Paysanne, Peuples Solidaires, Frères des Hommes
et Solidarité ont publié un communiqué de
presse conjoint annonçant le soutien à la Campagne Janadesh
2007. De plus, Frères des Hommes a réalisé
un Hors série de son bulletin d’information Résonances
que vous pouvez retrouver sur notre site Internet (www.fdh.org),
rubrique Publications.
Les marches de soutien : Dans les régions
se préparent des marches de soutien : en Suisse, une marche de
Berne à Genève est prévue en septembre prochain pour
annoncer la Campagne Janadesh le mois suivant ; en France, des
marches s’organisent en Bretagne, Touraine ou encore Rhônes-Alpes
pour sensibiliser le grand public et collecter des fonds pour les marcheurs.
Elles sont coordonnées par les équipes locales de Frères
des Hommes, Peuples Solidaires et la Confédération
paysanne
La Caravane Janadesh : Une caravane
décorée aux couleurs verte et blanche d’Ekta Parishad
a sillonné la Bretagne au mois d’août dans un certain
nombre de festivals et a proposé des animations à destination
du grand public sur les problématiques d’accès à
la terre en Bretagne et en Inde.
Echarpes et livre Ekta Parishad : Plusieurs
organisations d’Ekta Europe proposent à la vente des écharpes
tissées à la main (10€) et un livre (5€) retraçant
la lutte des paysans sans terre en Inde. Ces produits sont disponibles
sur le site internet de Solidarité, les bénéfices
seront reversés à Ekta Parishad pour l’organisation
de la marche.
Exposition : Frères des Hommes
a réalisé l’exposition « Inde, l’envers
du décor : les paysans en lutte pour la terre » pour sensibiliser
le public français aux problèmes de l’accès
à la terre en Inde et pour informer sur la campagne Janadesh
menée par Ekta Parishad. Cette exposition a été
présentée lors de la Fête de l’Humanité
et sera exposée au FIAP JEAN MONNET (30 rue Cabanis - 75014 Paris)
à compter du 15 octobre (pour un mois). Vous pouvez également
découvrir cette exposition sur notre site Internet (www.fdh.org),
rubrique A la une.
Lobby parlementaire :
Afin de sensibiliser les parlementaires européens sur l’initiative
sans précédent lancée par Ekta Parishad,
Ekta Europe – avec en particulier l’appui de Solidarité
– a organisé des rencontres entre Rajagopal et des députés
européens dont le vice-président du Parlement européen
Gérard Onesta, lors de la session parlementaire de décembre
2006 à Strasbourg. Les membres du Parlement européen ont
affirmé leur soutien à Ekta Parishad en proposant
d’écrire au Premier ministre indien et/ou de participer à
la marche. En Bretagne, après avoir reçu Rajagopal, le président
du Conseil général d’Ille et Vilaine s’est engagé
à participer à la Campagne Janadesh durant une
journée.
La question de l’accès au foncier ici et là-bas
Janadesh est aussi une formidable occasion de prendre conscience
de la question de l’accès au foncier dans toute sa complexité,
aussi bien en Inde que tout près de nous, en Europe et en France.
En effet, la problématique de l’accès à la
terre et plus largement de l’accès au foncier est une réalité
tant au Sud qu’au Nord. Au Sud, l’accaparement des terres
agricoles et le développement de l’agro business se font
au détriment de l’agriculture vivrière. Cela entraîne
l’exode des ruraux et notamment des jeunes vers les bidonvilles
des grands centres urbains. Au Nord, l’orientation choisie vers
un modèle de développement agricole productiviste rend difficile
l’installation des jeunes en agriculture et compromet le maintien
des emplois agricoles et l’aménagement durable du territoire.
En parallèle, la spéculation immobilière amplifie
la crise du logement dans les villes dont les premières victimes
sont les plus pauvres.
L'accès au foncier est avec l'eau, les semences, le crédit
et l'absence de prix rémunérateurs, l’un des éléments
fondamentaux pour le maintien et le développement d'une agriculture
paysanne et familiale.
Contre ces inégalités les propositions pour renforcer les
résistances non-violentes et encourager les alternatives citoyennes
ne manquent pas, comme par exemple :
- Développer, du local à l’international, les contacts
et alliances entre mouvements de sans terre, organisations de petits
paysans et organisations de travailleurs agricoles et ruraux ;
- encourager les liens entre acteurs mobilisés sur l’accès
aux ressources naturelles (terre agricole, forêts, pêche,
eau, etc.) ;
- développer les expériences de circuits courts de commercialisation
associant urbains et producteurs, telles que les AMAP (Associations
pour le Maintient d’une Agriculture Paysanne) en France.
La marche des jeunes en Bretagne
A l’automne 2006, des jeunes en quête de terres pour
s’installer ont également marché en Bretagne
pour alerter l’opinion et les responsables politiques sur
la difficulté à exercer le métier de paysan,
face à la hausse du prix du foncier, face à des choix
politiques qui encouragent la concentration foncière et l’éviction
des paysans.
Si la question foncière a une dimension différente
en Europe et dans des pays comme l’Inde ou le Brésil,
il n’en reste pas moins qu’elle met en cause le même
système, le même choix politique et la même priorité
donnée à un type de développement agricole
et donc économique.
En France, la loi de 1999 a modifié le contrôle des
structures pour le rendre, en principe, plus efficace en faveur
de l’installation progressive et du renforcement des petites
exploitations. Mais les règles mises en place, somme toute
insuffisantes, ont en outre été détournées
localement au profit de l’agrandissement des exploitations.
Cet agrandissement est largement encouragé dans le contexte
de la Politique Agricole Commune (PAC) de 1992 et des accords de
Berlin de 1999 qui instaurent un système d’aides à
l’hectare ou à l’animal. De même, la nouvelle
loi d’orientation agricole de 2006 rompt la logique des lois
précédentes pour adapter l’agriculture à
la mondialisation et à la réforme de la PAC de 2003,
en consacrant le modèle de l’entreprise agricole (salariat
agricole et agriculture d’exportation).
La Confédération Paysanne revendique :
- une répartition plus juste des terres assurée par
une réelle volonté politique de maintien des exploitations
en place et la fin des agrandissements, par un contrôle renforcé
des structures au bénéfice des petites et moyennes
exploitations et par l'amélioration de la publicité
foncière ;
- le maintien du statut du fermage au nom de la conception de la
terre comme outil de travail ;
- l’obtention de garanties pour assurer la défense
des fermiers face à leur(s) propriétaire(s) ;
- la régulation du marché foncier. |
Agenda en France
- 22 septembre : participation à
la journée débat organisée à Bouziès
par le Collectif pour l’accès à la terre (46) (Frères
des Hommes Bordeaux et Avignon) contact : fdhbordeaux@yahoo.fr
- 30 septembre : marche de solidarité
à Saint Thegonnec (29) (Peuples Solidaires St Pol Morlaix
et Confédération Paysanne) contact : yvon.dissez@free.fr
- 2 octobre : opération empreinte
de pieds à Bagnols sur Cèze (30) (Peuples Solidaires
Bagnols) contact : action-solidarite@wanadoo.fr
- 13 octobre : grand événement
Janadesh sur les bords de la Loire (marche, animation "guirlande
de semelles", expositions, débats, etc.) (44) (Frères
des Hommes Thouaré) contact : daniel.grenapin@free.fr
/ Jeannine.Gillet@laposte.net
- 21 octobre : marche de solidartié
à Craponne (69) (Peuples Solidaires Craponne) contact
: gtm.csc@wanadoo.fr
Contacts presse
Pour plus d’informations sur la campagne Janadesh et les actions
de mobilisations en France, n’hésitez
pas à consulter nos sites internet :
www.fdh.org / www.peuples-solidaires.org
/ www.confederationpaysanne.fr
(1) Appel n°298 du Réseau-Solidarité
de Peuples Solidaires, disponible sur les sites de Peuples Solidaires
: http://www.peuples-solidaires.org/article739.html et Frères des
Hommes: http : www.fdh.org
(2) En Inde, le plus bas échelon du système
social hindou.
(3) Les Naxalites sont les membres du mouvement Naxal,
actifs dans neuf Etats de l'Inde centrale ; ils cherchent à organiser
les paysans pour provoquer une réforme agraire par des moyens radicaux
y compris la violence.
(4) Appel disponible à l’adresse http://www.peuples-solidaires.org/article805.html
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