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LES MARCHEURS ARRIVENT A BRASILIA

Les paysans sans terre arrivent à Brasilia après 2 semaines de marche.


Les paysans sans terre arrivent à Brasilia après quinze jours de marche
LE MONDE | 16.05.05 | 13h38 * Mis à jour le 16.05.05 | 13h38
Brasilia correspondance


L'heure est encore matinale mais, sous un ciel azur, le soleil chauffe l'asphalte de la BR 060. Chaussés de tongs en plastique et coiffés de chapeaux de paille, les paysans sans terre avancent d'un bon pas sur la route reliant Goiania à Brasilia. Ils sont désormais aux portes de la capitale, point d'orgue d'une marche de 200 km engagée le 2 mai, qui devait se terminer par une grande manifestation, le mardi 17 mai, pour exiger du gouvernement la réforme agraire et les terres promises.

Il s'agit de la troisième marche du Mouvement des sans-terre (MST). La première, en avril 1997, avait marqué les esprits : plusieurs groupes avaient sillonné le pays et convergé vers Brasilia, où 100 000 personnes avaient manifesté. La marche avait soulevé un élan de sympathie envers des paysans souvent chassés des campagnes sous la pression économique.

RIZ ET HARICOTS ROUGES

Aujourd'hui, ce sont les militants de l'Etat de Sao Paulo qui mènent la colonne des 15 000 marcheurs. En tête, le pas alerte, le paysan le plus courtisé parce qu'étant le doyen : Luis Beltrami, âgé de 96 ans. "Je continue la lutte pour les autres", explique, en brandissant fièrement son drapeau brésilien, ce militant des débuts du MST en 1984, qui a bénéficié de la réforme agraire à Promissao (Etat du Parana).

"Il est impressionnant, il ne montre jamais sa fatigue", dit avec admiration Edileia Souza. "Cette marche est une belle mais difficile expérience", avoue la jeune femme qui accompagne son père. Ils viennent de Ribeirao Preto, paradis de l'agriculture d'exportation, du campement Mario-Lago, qui occupe les 1 700 hectares d'une ferme de canne à sucre et soja en passe d'expropriation.

Le quotidien des marcheurs est très encadré. Dès l'aube, ils commencent le parcours d'une quinzaine de kilomètres. Leur colonne, étalée sur 4 kilomètres, est suivie par des autobus chargés des effets personnels. L'équipe chargée de l'infrastructure les a dépassés, après avoir nettoyé le camp nocturne, qui sera réinstallé avant leur arrivée. Mi-journée, fin de l'étape. Ils rejoignent les tentes-dortoirs de leur région, où sont distribuées des marmites de riz, haricots rouges et un peu de viande. Il n'y a aucun confort, aucune intimité, mais le minimum : de minces matelas, posés dans la poussière, et des camions-citernes permettant de laver du linge et de prendre des douches. L'après-midi est occupé par des cours d'alphabétisation et par des débats sur la réforme agraire, puis viennent les soirées culturelles des chanteurs et conteurs, à la lueur des bougies.

"IL FAUT CONTINUER"

Le groupe venu de l'Etat du Para a aussi son étendard : un immense portrait souriant de Dorothy Stang, la missionnaire américaine assassinée en février par des tueurs à la solde de propriétaires ligués contre la réforme agraire. "Dorothy vivait avec nous depuis trente ans et nous défendait, raconte Charles Trocate, leader local du MST. Sa mort est le fruit de l'expansion de l'agribusiness, et nous sommes tous des cibles des latifundistes dans cette région." Le latifundium domine les campagnes du Brésil : 1 % des fazendeiros détient 45 % des terres. Une concentration que les cultures d'exportation accentuent. Ces chiffres, tout le monde ­ ou presque ­ les a en tête.

Les marcheurs portent des écouteurs aux oreilles, branchés sur la radio communautaire qui les escorte sur un camion. "On diffuse des infos pratiques, des nouvelles du Brésil et de la réforme agraire avec débats et témoignages des marcheurs", raconte le responsable, Marcelo Santos. Ce jour-là, Gilmar Mauro, membre de la coordination nationale, a rappelé que les campements du MST accueillent actuellement 120 000 familles en attente de lopins. Mais la nouvelle qui faisait jaser, c'était le mariage éclair du footballeur Ronaldo !

De quoi faire sourire Solange Engelmann, la journaliste qui appartient au petit bataillon de la communication. Fille de sans-terre, elle a grandi dans ce milieu : ses parents ont attendu sept ans leur lopin.

"Il faut continuer la lutte, dit-elle. Mon père a perdu deux récoltes de maïs à cause de la sécheresse, et il est très endetté. Mais la politique économique favorise les exportations, pas les petits fermiers."

Personne dans la colonne ne dit du mal du président Lula, qui reste le gardien de l'espoir. Officiellement, 80 000 familles ont reçu une terre en deux ans et demi, alors qu'il s'était engagé à en distribuer à 110 000 par an.

Annie Gasnier
Article paru dans l'édition du 17.05


Entretien : Trois questions à Gilmar Mauro
LE MONDE | 16.05.05 | 13h38 * Mis à jour le 16.05.05 | 13h38


1 - Vous êtes dirigeant du Mouvement des paysans sans terre (MST), pourquoi cette marche ?

Parce qu'en deux ans et demi, le gouvernement Lula n'a pas tenu ses engagements, loin de là. Il y avait une immense attente dans notre mouvement qui a aidé à élire Luiz Inacio Lula da Silva à la présidence de la République.Le gouvernement respecte le contrat passé avec les secteurs financiers et le FMI -Fonds monétaire international-, mais pas avec les mouvements sociaux. Nous allons donc à Brasilia réclamer la réforme promise, et un changement radical du modèle économique qui favorise le capital et l'agribusiness.

2 - Espérez-vous autant d'impact que pour la marche de 1997 ?

Le contexte politique est totalement différent. En 1997, nous étions 100 000 à Brasilia, parce que le gouvernement du président Fernando Henrique Cardoso criminalisait les mouvements sociaux. Le PT -Parti des travailleurs- et la CUT -la principale confédération syndicale- étaient dans l'opposition, et il y avait une grande sympathie dans la société à notre égard. La marche avait servi de catalyseur du mécontentement contre Cardoso.

Cette fois, nous n'avons pas cherché à mobiliser comme en 1997, car le PT et la CUT sont au pouvoir, et il existe un reflux des luttes sociales. Mais nous serons quand même des milliers face au palais présidentiel, pour montrer notre impatience.

3 - Le président Lula a-t-il trahi ?

Lula n'est pas notre ennemi, il reste notre ami. Je le connais personnellement, c'est un défenseur historique de la réforme agraire, mais il n'a pas tenu sa promesse. En 2003, il nous avait promis d'installer 430 000 familles avant la fin de son mandat -fin 2006-.

C´est cela que nous allons lui demander en face à face, car les expropriations ne dépendent pas du Congrès conservateur, mais de mesures administratives du gouvernement. Il est le chef, il lui suffit d'ordonner la libération des moyens financiers. Il peut encore tenir son engagement.

Propos recueillis par Annie Gasnier
Article paru dans l'édition du 17.05.05


Pour une poignée de terre

Le photographe Gilles Favier a suivi de 2000 à 2004 les paysans brésiliens qui récupèrent des lopins sur les grandes exploitations abandonnées. Il témoigne d'un mouvement de plus en plus structuré.

Par Christian LOSSON
mardi 17 mai 2005 (Liberation - 06:00)

Ces visages, ces regards sont ceux de paysans brésiliens. Des sans-terre, sans biens, sans rien. Ils viennent du sud de Bahia, près d'Ilhéus, la ville de Jorge Amado, un des plus grands écrivains brésiliens, qui a raconté leurs destins fracassés. Voilà une génération de cela, une malédiction s'est ajoutée à celle de l'esclavagisme de fait entretenu par les grands propriétaires fonciers ; une maladie, la vassoura de bruxa (le balai de la sorcière), a décimé les plantations de cacaoyers. Première productrice au début du XXe siècle, la région a vu se fermer les portes des immenses fazendas. Les paysans, eux, sont restés.

Dehors. Alors, avec leur Mouvement de lutte pour la terre (MLT), ils repèrent les immenses fermes abandonnées, s'enregistrent auprès des autorités, demandent la réquisition des terres. Ils doivent être physiquement sur les terres demandées, squattent donc les abords sous des abris de tôles et de bâches de fortune. Ils obtiennent, parfois, un lopin (un assemento) de 10 hectares en moyenne, après des années de lutte. Les autorités leur concèdent un prêt qu'ils doivent rembourser après douze ans d'occupation.

Ces visages sont ceux qu'on ne veut pas voir au Brésil. Ou si peu. Gilles Favier a suivi leur combat à quatre reprises, entre avril 2000 et décembre 2004. Il les a vus crier leur colère à la face d'un pays toujours englué dans sa réforme agraire. Il les a vus affronter le regard d'une opinion publique qui ne les tient que pour des «fainéants». Il a vu soixante-dix familles, après deux ans d'occupation, obtenir le droit d'être ce qu'ils ont toujours été : des cultivateurs, dont certains ont même récupéré la maison où trimaient leurs grands-parents. Il les a vus dire qu'ils n'ont pas honte, mais que «leur pays devrait avoir honte», comme le dit un militant du MST (Mouvement des sans-terre), le plus grand mouvement social d'Amérique latine. Après tout, c'est dans ce pays grand comme quinze fois la France que 1 % de la population possède 43 % des terres. Ici que 153 millions d'hectares ne sont pas cultivés ; trois fois la taille de la France...

Ces visages, ce sont une poignée de destins parmi les 4,3 millions de familles pauvres sans terre. Ils sont un peu de la mauvaise conscience de Lula. Le Président syndicaliste, leader du PT (Parti des travailleurs), avait beaucoup promis lors de son accession au pouvoir, en 2003. Donner des terres à 430 000 familles, et régulariser la situation de 500 000 autres. En deux ans, «65 000 ont été installées sur une terre», estime Pedro Stedile, président du MST, allié historique du PT. Le gouvernement, lui, assure que près de 118 000 familles ont récupéré un lopin.

Que dit Guilmar, leader du campement de Bomfim, sublime assemento à une quinzaine de kilomètres d'Ilhéus ? «Ici, si tu as un peu de terre, tu vis bien car la nature est généreuse. A part cultiver, on ne sait pas faire grand-chose. On n'a rien à perdre.» Les sans-terre s'organisent. Quasi militairement. Tout est hiérarchisé, codifié, coordonné dans les campements du MLT ou de son grand frère le MST. «Nos camps sont des instruments d'émancipation, on n'a pas le choix», souffle le responsable des sans-terre dans l'Etat du Rio Grande do Sul. Le MST a inauguré sa première école de «formation» en janvier, grâce à une aide de 1,3 million de dollars de l'Union européenne. Objectif : former des cadres à l'occupation des terres. Apprendre à résister. Car la répression des hommes de main des grands propriétaires contre les sans-terre fait couler le sang. Pas moins de 73 paysans ont payé ce combat de leur vie en 2003, et 32 l'an passé.

Ces visages symbolisent le revers de la médaille de l'agrobusiness. Troisième producteur mondial, le Brésil rêve de devenir la première puissance agricole de la planète à l'horizon 2010. Place aux gros producteurs, aux recherches sur la productivité, à l'utilisation des OGM. Et ce lobby-là pèse lourd : l'agriculture extensive constitue 34 % de la richesse nationale (PIB), 45 % des exportations, 35 % des emplois. Pour le partage, on verra plus tard. Les sans-terre, eux, ne désarment pas. Dimanche, 12 000 d'entre eux sont arrivés à Brasilia, la capitale, après une marche de 200 kilomètres. Ils y ont installé leur campement et demandé à rencontrer le Président.

photos GILLES FAVIER