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Le Tribunal permanent des Peuples,
pour juger les transnationales [06/2006]
Par João Pedro Stedile,
membre de la Direction nationale du MST, Brésil.
Article en espagnol : http://www.alainet.org/active/11604&lang=es
(la version originale portugais sera publiée
dans le numéro de juin de la revue brésilienne
Caros Amigos)
Le mois dernier, j’ai participé à
Vienne, en Autriche, à diverses activités
organisées par les mouvements sociaux latino-américains
et européens, en parallèle au Sommet des
présidents de nos pays. Parmi celles-ci, la plus
importante a été la tenue du Tribunal
permanent des Peuples, une institution organisée
par la Fondation Lelio Basso de Rome, qui se propose
de juger l’action des transnationales européennes
en Amérique latine. Ce tribunal a une grande
réputation dans le monde entier, surtout depuis
sa participation dans les jugements des crimes de guerre
commis au Vietnam et des crimes des dictatures dans
le Cône Sud dans les années 70.
Aujourd’hui, stimulé par les mouvements
sociaux d’Europe et d’Amérique latine,
le Tribunal a accepté d’analyser, d’étudier
et de juger ce que nous considérons être
des crimes économiques et sociaux pratiqués
par des entreprises à capitaux européens
dans leur exploitation incontrôlable en Amérique
latine.
L’évaluation est partagée par tous
les mouvements et experts du secteur, selon laquelle,
au cours des quinze dernières années,
le modèle néolibéral a représenté
la consolidation d’un nouveau modèle d’accumulation
du capital, contrôlé par le capital financier
international. Et que cela a servi à instaurer
une hégémonie politique et militaire de
la part du Gouvernement états-unien et de ses
capitaux. Mais que cela a également ouvert un
espace pour le renforcement de l’impérialisme
économique, de la part de grandes entreprises
européennes qui, unifiées par le capital
financier dans de nouveaux groupes et conglomérats,
en sont venues à contrôler divers secteurs
de l’économie latino-américaine.
Elles dominent le commerce de matières premières,
la production de cellulose, le secteur des services
(eau, transports, téléphonie), et surtout
le système financier latino-américain.
Autrement dit, l’Amérique latine subit
une re-colonisation économique, non plus de la
main de fer du colonialisme, mais par la force financière
de ses groupes.
Ceci fut la toile de fond de la nécessité
de la tenue du Tribunal. Comment celui-ci se déroule ?
Plusieurs plaintes ont été présentées
sur les méthodes de surexploitation de la main
d’œuvre, de la dégradation irresponsable
de la nature, du contrôle de l’Etat –
qui est utilisé uniquement comme agent de répression
et instrument de transfert de la plus-value sociale
à ces entreprises – et de la manipulation
qu’elles font de la presse, dans presque tous
les pays d’Amérique latine.
Pour illustrer cette plainte générale,
chaque pays latino-américain a présenté
des cas concrets contre des entreprises transnationales
européennes et leur forme d’exploitation.
Ainsi, par exemple, des preuves ont été
produites contre l’entreprise française
des eaux Suez, contre plusieurs entreprises pétrolières
qui agissent en Bolivie, Equateur et Colombie, portant
atteinte aux peuples indigènes, ou contre la
British American Tobacco (qui ici [au Brésil]
porte le nom de Souza Cruz).
Dans le secteur agroalimentaire, il y a une dizaine
d’entreprises transnationales européennes
qui agissent pratiquement sur tout le continent, utilisant
toutes les méthodes possibles, sans aucune responsabilité
sociale, avec l’unique objectif d’augmenter,
coûte que coûte, leurs taux de profit. En
outre, des plaintes ont été présentées
par plusieurs pays, contre, par exemple, les activités
de Bayer au Pérou, contre Unilever et Bungue,
qui contrôlent le commerce du soja, etc.
Le cas des entreprises de cellulose
et de papier
Pour le cas de la cellulose, des plaintes ont été
présentées contre les quatre principales
entreprises nordico-espagnoles qui agissent aujourd’hui
dans le Cône Sud du continent, imposent les plantations
industrielles de l’eucalyptus, et contrôlent
plus de 80% de tout le marché mondial de cellulose.
Il s’agit de Botnia (Finlande), Ence (Espagne),
Lorentzen (groupe norvégien propriétaire
d’Aracruz) et Stora Enso (Suède).
Toutes utilisent les mêmes méthodes. Elles
s’associent avec des groupes nationaux, comme
ici au Brésil avec Votorantim. Elles n’investissent
pas leur capital, mais utilisent l’épargne
nationale, comme dans notre cas, des financements de
la BNDES (Banque nationale de développement économique
et social) pour installer leurs usines et planter leurs
forêts. Elles contrôlent le marché
de manière oligopolistique, puisqu’elles
construisent leurs fabriques en s’associant. Autrement
dit, toute possibilité de concurrence entre elles
disparaît. Ici au Brésil, les trois sont
associées, par exemple dans le cas de Veracel,
installée dans le sud de Bahia. Et elles s’associeront
aussi pour la nouvelle fabrique prévue dans l’état
de Rio Grande do Sul. Elles achètent de grandes
extensions de terre. Dans le cas uruguayen, elles sont
déjà propriétaires de 17% du territoire
national, ce qui porte atteinte y compris à la
souveraineté nationale.
Dans le cas brésilien, plus préoccupées
par l’opinion publique, elles ont créé
des entreprises écrans, enregistrées comme
étant brésiliennes, pour ne pas attirer
l’attention, mais utilisant leur capital, elles
ont déjà acheté plus de 200 mille
hectares dans le sud de Bahia, qui font partie des dernières
réserves de la Mata atlantique, et plus de 300
mille hectares de la fragile biome des pampas, dans
le Rio Grande do Sul. Elles opèrent aussi dans
une promiscuité scandaleuse avec les gouvernements
locaux, en finançant les campagnes des politiciens,
dont elles exigent ensuite fidélité pour
leurs projets, et qu’il les exemptent du respect
des lois environnementales, qui dans leurs pays d’origine
sont appliquées à la lettre. Elles financent
la presse locale, avec des sommes faramineuses destinées
à la publicité, afin qu’elle les
défende publiquement.
En écoutant les plaintes faites sur le modus
operandi de ces entreprises en Uruguay, en Argentine,
en Espagne, et ici à dans l’état
de Bahia, dans l’Espiritu Santo et le Rio Grande
do Sur, il est impressionnant de constater les similitudes
qui existent, comme si elles appliquaient un manuel
unique à toutes, partout.
Tout cela pour implanter la monoculture industrielle
de l’eucalyptus qui se développe plus rapidement
dans ces régions, en raison de l’importance
des pluies et du soleil, ou dans le cas du Cône
Sud, avec l’objectif d’accéder aux
réserves souterraines de l’aquifère
guaraní.
Elles débarquent avec la technologie, le contrôle
du marché acheteur européen et nord-américain,
et font d’énormes profits. A nous, elles
nous laissent pauvreté, chômage, pollution,
dégradation de l’environnement, diminution
des réserves d’eau souterraines, terres
inutilisables pour l’agriculture, altération
du climat et pollution des eaux en raison de l’usage
intensif de la soude caustique pour transformer le bois
en pâte de cellulose, et du dioxyde de chlore,
pour le blanchiment du papier, qui génère
des toxines cancérigènes qui restent dans
l’eau utilisée.
Les commentateurs de presse, naïfs ou payés
par elles, s’empressent de les défendre
car le papier serait symbole de développement,
de livres, de journaux... C’est du pur mensonge.
Cela figure dans tous les bilans internationaux :
80% de toute la production de cellulose est destinée
à la production d’emballages pour les grandes
entreprises, 18% pour le papier hygiénique, notamment
les serviettes jetables et non recyclables. Seuls 2%
sont destinés aux livres et aux journaux. A Vienne,
il nous a été présenté une
statistique selon laquelle il n’y a aucune relation
entre la consommation per capita de papier et le niveau
d’alphabétisation et de culture. Le Vietnam,
le Kenya et l’Indonésie ont des indices
de plus de 90% d’alphabétisation et ne
consomment que 5 kilos de papier par tête et par
an. Le Brésil, 85% d’alphabétisation,
une forte industrie graphique et consomme 36 kilos de
papier par tête et par an. En Europe et aux Etats-Unis,
la consommation par tête varie de 250 à
400 kg de papier par an ! Autrement dit, le papier
est lié à des modèles de consommation,
de luxe, jetables, extravagants, irresponsables, que
le néolibéralisme impose dans les pays
développés. Cela n’a rien à
voir avec la culture, les livres ou les journaux.
Les pas suivants du Tribunal
Les jurés, tous des scientifiques et des chercheurs
de renom international, maintenant qu’ils ont
les plaintes en leur possession, vont approfondir leurs
recherches. En 2007, se tiendront des sessions dans
les pays où ces entreprises agissent, dans le
but d’entendre d’autres déclarations
de la part des populations qui se sentent affectées
et de diverses entités représentatives
de la société.
Et il est prévu, pour mars 2008, à Lima
(Pérou), pendant le prochain Sommet des présidents
d’Europe et d’Amérique latine, la
session du jugement final des entreprises accusées,
avec les correspondantes recommandations de mesures
que les gouvernements, les parlements et les peuples
devront prendre, pour se protéger de la spoliation
néocoloniale.
Entre temps, on espère que les mouvements sociaux
de chaque pays touché continuent à se
battre, à se mobiliser de toutes les manières
possibles pour faire face à cet acharnement insane
d’une demi douzaine de capitalistes, qui veulent
soumette notre nature et notre société
à leur soif du profit.
Notes :
A ceux qui veulent aller plus loin
sur ce thème, je leur recommande de faire des
recherches sur le site www.wrm.org.uy
, vous y trouverez davantage d’informations sur
les agissements des entreprises de cellulose sur le
continent.
A ceux qui veulent manifester leur
solidarité aux femmes de la Via Campesina Brésil
pour leur action de dénonciation d’Aracruz
Celulose, écrivez à : sof@sof.org.br.
Traduction : Isabelle Dos Reis |