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Lula, les Sans-Terre et le futur
du Brésil [article
paru dans la Jornada le 20/08/05]
Par João Pedro Stédile
La société brésilienne est perplexe
devant la « nudité politique »
à laquelle a été exposé
le Parlement et devant la façon dont fonctionnent
les campagnes électorales au Brésil. Les
partis se fournissent auprès des entreprises
publiques ou privées, de quelques banques, afin
de soutenir leurs campagnes, d’obtenir des privilèges
personnels et parlementaires, faisant tomber de ce fait
les barrières qui séparent les financements
légaux des illégaux. En échange,
Dieu seul sait ce qui est offert.
Ce qui a certainement causé le plus de perplexité
a été le fait que la pratique traditionnelle
de la droite est aujourd’hui – et cela est
prouvé – utilisée également
par le principal parti de la gauche (1).
Et l’opinion publique attend que soit révélée
l’origine des fonds, qui sont les chefs d’entreprise
qui payent et quels sont les véritables intérêts.
Au bout du compte, personne ne donne des millions pour
rien.
Mais, au-delà des cas de corruption, il faut
réfléchir sur la nature de cette crise.
Les preuves sont plus graves. Notre pays vit une crise
qui touche l’ensemble de l’économie.
Il est vrai qu’il y a eu une croissance du produit
intérieur brut (2)
(PIB) – même moyenne –, et que l’inflation
est contrôlée ; que les grandes multinationales
et les banques font des profits fantastiques, et que
les soldes de la balance commerciale (3)
battent des records.
Cependant, l’économie n’est pas
en train de résoudre les problèmes basiques
de la population : emploi, revenu et bien-être
social. Il y a une crise sociale. Les niveaux de violence
sociale sont comparables à ceux des pays en guerre
(pourvu que l’on s’en souvienne au moment
de voter contre la vente d’armes au Brésil
en octobre (4) !).
Il y a une crise politique, la population ne se voit
pas représentée par les politiciens ni
par les partis, et une une crise idéologique.
Il n’y a pas de débat d’idées,
de projets, de propositions pour la société.
Le néolibéralisme est parvenu à
réduire et à transformer la politique
en un simple marché de votes, contrôlé
par des experts en marketing que l’on paye des
fortunes pour tromper le peuple.
Malheureusement, aucune force sociale organisée
ne sait vraiment quel projet elle veut pour la société.
Et les universités et les médias, qui
seraient des espaces nécessaires pour ce débat,
sont eux aussi étrangers aux véritables
problèmes de la population.
Face à cette situation, l’évaluation
faite par le MST (Mouvement des travailleurs ruraux
sans terre), Via Campesina (5)
et d’autres mouvements sociaux est que la sortie
de la crise ne se trouve pas uniquement dans la punition
nécessaire de ceux qui ont pratiqué la
corruption. Il ne suffit pas de demander aux partis
de faire leur autocritique. Il ne suffit pas de réduire
la question à s’il faut soutenir ou non
le gouvernement Lula. Les mouvements sociaux, tels que
le MST, doivent maintenir leur autonomie par rapport
au gouvernement, à l’Etat et aux partis.
Où se trouve la sortie alors ? La sortie de
cette crise requiert diverses mesures, qui englobent
des aspects économiques, politiques et sociaux.
Dans le domaine économique, il faut changer cette
politique néolibérale qui ne profite qu’aux
banques et aux grandes corporations. L’immense
majorité de la société est contre
l’actuelle politique économique, y compris
le vice-président de la République (6).
Il faut subordonner la politique économique aux
intérêts du peuple et de la société.
Il faut que l’Etat oriente l’économie
de manière à résoudre prioritairement
le problème du chômage et des revenus de
tous les Brésiliens, par exemple, en augmentant
le salaire minimum (7).
Il faut donner la priorité aux dépenses
publiques en matière d’éducation,
de logement, d’assainissement de base, de santé,
de réforme agraire, et stimuler une politique
de promotion des activités culturelles.
Le professeur Fábio Konder Comparato a déjà
défendu d’innombrables fois ici [dans A
Folha de São Paulo] la nécessité
d’une réforme politique qui redonne le
pouvoir de décision au peuple, en intégrant
le droit de convoquer des plébiscites et des
référendums populaires ; le droit de révoquer
des mandats législatifs et exécutifs et
le contrôle sur les dépenses publiques
– entre autres mesures de démocratie directe.Au
sujet de la réforme agraire (8),
le gouvernement a une dette envers nous [le MST, ndlr]
et envers la société : le Plan national
de réforme agraire avance à pas de tortue
(9), tandis que 130.000
familles survivent sous des bâches noires le long
des routes brésiliennes (10),
provoquant l’indignation de tous.
Il faut que nous fassions un grand travail collectif
au niveau national pour débattre un projet pour
le pays, comme il a été proposé
par la semaine sociale de la CNBB (Conférence
nationale des évêques du Brésil)
et par toutes les forces sociales. Le pays a besoin
d’un cap vers où aller, celui d’un
projet qui nous redonne la souveraineté populaire
et nationale, qui réoriente l’économie
pour répondre aux besoins du peuple. Et cela
ne se construit qu’en débattant, qu’en
agglutinant des forces.
Nous sommes convaincus que toute autre « sortie
miraculeuse » (avec une constituante, avec
ou sans réélection, avec des candidats
en dehors des partis ou de gauche...) ne mènera
à aucune solution si nous ne débattons
pas autour d’un projet et si nous ne rendons pas
possible la participation effective de la population
dans la définition des caps que doit prendre
le pays.
João Pedro Stédile, économiste
et spécialiste en économie agraire, est
membre de la direction nationale du MST.
Source originale : Folha de São
Paulo, 15/08/05
Traduction en espagnol parue dans la Jornada le 20/08/05,
http://www.jornada.unam.mx/2005/ago05/050820/031a1mun.php
Traduction : Isabelle Dos Reis, pour
Frères des Hommes (www.fdh.org)
et RISAL (www.risal.collectifs.net).
_________________
(1)
Le PT, Parti des Travailleurs (ndlr).
(2) Le
PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire
donné, estimée par la somme des valeurs
ajoutées. Source: glossaire du CADTM www.cadtm.org
(ndlr).
(3) La
balance commerciale d'un pays mesure la différence
entre ses ventes de marchandises (exportations) et ses
achats (importations). Le résultat est le solde
commercial (déficitaire ou excédentaire).
Si l'on tient compte également des opérations
sur les services, comme les frais de transports, les
commissions bancaires, les frais d'assurances, les achats
et vente de brevets ou les versements de redevances,
on obtient alors la balance des biens et services. Elle
inclut aussi les dépenses des touristes, et les
paiements de salaires, d'intérêt et de
dividendes à des étrangers ou de la part
d'étrangers. Source: glossaire du CADTM www.cadtm.org
(ndlr).
(4) Un
référendum est prévu pour le 23
octobre 2005 : les Brésiliens devront se prononcer
et répondre par oui ou par non à la question
“Le commerce d’armes à feu et de
munitions doit-il être interdit au Brésil?”.
Chaque année, 40.000 Brésiliens sont tués
par balles à travers le pays, en majorité
dans les quartiers pauvres des grandes villes. (ndlr)
(5) Lire
Luis Hernández Navarro, Vía
Campesina : une histoire de survivants , RISAL
, 21 juin 2004 et visitez www.viacampesina.org
(ndlr).
(6) José
de Alencar, qui est aussi ministre de la Défense,
du PT.
(7) Le
salaire mensuel minimum est actuellement de 260 réais
(soit autour de 100 euros), et devrait passer à
300 réais en 2006 (ndlr)
(8) Consultez
sur Risal le dossier “Lula
et la réforme agraire”.
(9) PNRA
: signé fin 2003 entre le gouvernement et les
mouvements sociaux ruraux, ce plan prévoyait
l’installation de 430.000 familles sans-terre
d’ici la fin du mandat présidentiel, en
2006. A ce jour moins de 100.000 familles seulement
auraient bénéficié de ce plan,
et malgré les promesses réitérées
par le gouvernement suite à la Marche nationale
pour la réforme agraire (à ce sujet, lire
l’article Bilan
et leçons d’une marche pas comme les autres,),
en raison de la crise politique qui paralyse le gouvernement,
rien n’a avancé depuis lors. (ndlr)
(10) Les
familles “acampadas”.
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