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POURQUOI NOUS MARCHONS JUSQU'A
BRASILIA
par João Pedro Stédile
Membre de la Direction Nationale du MST et de Via Campesina
Brésil.
Article paru dans Caros Amigos, fin avril 2005.
Nous ne pourrons jamais oublier
Le 17 avril 1996, deux pelotons de la police militaire
du Pará, composés de deux cents soldats
chacun, recevaient des ordres pour encercler un acampamento
(campement) de sans-terre dans le virage du S, dans
le municipe d’Eldorado de Carajás, et donner
une leçon aux « vagabonds » qui insistaient
à vouloir travailler la terre. Chaque peloton
sortit bien préparé de sa caserne de Paraupebas
et Marabás. Sans identification sur l’uniforme.
Sans que les armes et les munitions n’aient été
enregistrées. C’étaient des ordres
supérieurs. A la tête de la province du
Pará se trouvait alors Monsieur Almir Gabriel
(PSDB), à la tête de la colonie Brésil
le proconsul américain, et prince des sociologues
Fernando Henrique Cardoso. Quelques heures après,
le massacre : dix-neuf sans-terre assassinés.
L’un d’eux, le jeune Oziel da Silva, d’à
peine 18 ans et leader du campement, fut arrêté,
immobilisé et assassiné à coups
de crosse sous les yeux de tous les soldats, qui exigeaient
en plus qu’il crie : « Vive le MST ! ».
Soixante-neuf autres furent gravement blessés,
et au jour d’aujourd’hui ils souffrent encore
de séquelles qui les ont rendu invalides pour
les travaux agricoles. Face à la barbarie perpétrée
par l’Etat brésilien, au service des élites,
Via Campesina internationale, qui se trouvait réunie
au même moment pour sa deuxième conférence,
dans la ville de Mexico, déclara alors le 17
avril Journée internationale de lutte paysanne.
Depuis lors, tous les ans, dans un nombre croissant
de pays, les organisations paysannes réalisent
des actions et des mobilisations, dans la lutte pour
la réforme agraire et pour la défense
de leurs droits. Le massacre de Carajás aura
au moins servi à ce que les paysans du monde
entier luttent davantage.
Ici au Brésil, nous avons aussi l’obligation
de ne jamais oublier ces scènes de barbarie commises
par notre élite. Une élite qui s’insurge
tous les jours sur ses chaînes de télévision,
contre la barbarie commise par les lumpens dans les
prisons, dans les Febens [i],
dans les prises d’otage abjectes. Mais qui oublie
ses propres barbaries. Elle oublie que la prolifération
des lumpens n’est que le produit de la barbarie
institutionnelle du système capitaliste, qui
organise la société uniquement pour l’individualisme
et l’appât du gain. Et les pauvres, quand
ils se décident à imiter, ils se transforment
aussi en barbares.
La marche jusqu’à Brasilia
Cette année, nous avons décidé
conjointement – le MST et les mouvements sociaux
articulés au sein de Via Campesina Brésil
– de réaliser une grande marche jusqu’à
Brasilia. Nous partirons de Goiânia le 1er mai,
et nous marcherons pendant 20 jours, pour arriver à
la capitale fédérale. La nouveauté
de cette marche n’est pas le fait de marcher en
soi, qui fait partie des formes de mobilisation paysanne,
mais le nombre de marcheurs. Nous réunirons plus
de 10.000 personnes, hommes, femmes, enfants, en provenance
de 23 états du Brésil, pour, ensemble,
marcher, protester et attirer l’attention de la
société brésilienne sur la grave
situation de la pauvreté et de l’inégalité
en milieu rural.
Pourquoi un tel sacrifice ?
Déplacer tous les jours 10.000 personnes –
avec cuisines, salles de bains, eau – en marche
exigera un énorme sacrifice de tous les participants.
Mais plus grand sacrifice encore est d’attendre
toute une vie, sans bouger, immobilisé par la
pauvreté et par l’ignorance. Mobiliser,
lutter est déjà un acte de dignité
contre le sacrifice social historique qui est imposé
aux pauvres dans le pays. Nous allons marcher pour attirer
l’attention de la société brésilienne
sur le fait que la réforme agraire est bloquée.
Nous avons passé un accord avec le gouvernement
Lula en novembre 2003, dans lequel le gouvernement s’engageait
à installer 430.000 familles durant les 3 années
de mandat restantes. Il s’engageait à prioriser
les familles acampadas (vivant dans les campements,
ndt). Presque un an et demi après, le gouvernement
n’a pas respecté son engagement, et a installé
moins de 60.000 familles. Il reste vingt mois de mandat,
et 370.000 familles à installer. Le gouvernement
n’applique pas le plan national de réforme
agraire, et il se permet encore d’annoncer des
coupes dans le budget, pour payer des intérêts
de la dette interne aux banquiers.
Ceci sera le second motif de notre marche. Nous savons
que la réalisation de la réforme agraire
n’est pas qu’une question de volonté
politique ou d’engagement personnel du président.
Elle dépend de la politique économique.
Elle dépend d’un projet national de développement.
Et nous marcherons, alors, pour aller à Brasilia
dire au gouvernement de changer sa politique économique,
s’il veut viabiliser la réforme agraire
et résoudre les problèmes du peuple. Nous
savons tous que l’actuelle politique économique
est la continuité de la politique néo-libérale
du gouvernement précédent. Les mandataires
du ministère des Finances et de la Banque centrale
sont les mêmes tucanos [ii]
d’il y a huit ans. Cette politique qui se base
sur la priorité de l’excédent primaire,
sur des taux d’intérêt élevés
et sur la stimulation des exportations n’a pour
résultat que des bénéfices fantastiques
pour les banques et les transnationales, une concentration
du revenu et une augmentation du chômage. Il suffit
de lire les journaux, pas besoin d’être
un économiste pour en comprendre la nature. Nous
allons à Brasilia dire qu’il est temps
d’utiliser les 60 milliards de réais de
l’excédent primaire dans des investissements
qui garantissent un emploi pour tous, dans l’éducation,
dans l’université publique et dans la santé
publique. Nous allons dire que, s’ils veulent
tant imiter les Etats-Unis, ils doivent adopter leur
taux d’intérêt, qui n’est que
de 2,5%, et non de 19% comme ici. Nous allons à
Brasilia dire que notre peuple mérite un salaire
minimum digne. Des économies plus pauvres et
plus petites comme l’Argentine et le Paraguay
paient des salaires minimums autour de 500 réais.
Pourquoi l’économie brésilienne
ne peut-elle pas payer des salaires semblables ? Tous
les médias des élites, tous les chefs
d’entreprises disent hypocritement défendre
la redistribution du revenu, mais l’augmentation
du salaire minimum est la mesure la plus efficace pour
redistribuer le revenu. Pourquoi ne l’acceptent-ils
pas ? Nous allons à Brasilia défendre
l’idée que notre peuple ne se libèrera
de la pauvreté et de l’inégalité
sociale que si le gouvernement priorise la majorité
de fait, et garantit que tout jeune ait accès
à l’université publique et gratuite.
De nouveau, les élites acceptent la thèse
selon laquelle l’éducation doit être
une priorité, mais ils n’acceptent pas
que le gouvernement cesse de payer les dettes interne
et externe pour investir des ressources dans l’éducation.
Nous allons à Brasilia défendre l’idée
qu’il faut un audit de la dette externe, pour
que le peuple sache ce qui a déjà été
payé, et ce que nous continuons à payer
inutilement. Alors que notre peuple envoie chaque année
des richesses pour plus de 50 milliards de dollars vers
l’extérieur, notre élite garde 85
milliards de dollars déposés sur des comptes
à l’étranger. La Constitution brésilienne
permet la réalisation d’un audit de la
dette externe. Mais dans ce cas précis, personne
n’exige le respect de la Constitution !
Nous allons à Brasilia dire au Congrès
national qu’il est temps de réglementer
le droit au plébiscite populaire, des consultations
et des referendums, prévus dans la Constitution
et jusqu’à présent non réglementés.
Le peuple a besoin d’avoir le droit d’exercer
son mandat. Les députés ne peuvent pas
usurper le droit du peuple de décider. C’est
pourquoi nous approuvons le projet de loi élaboré
par la OAB (Organisation des avocats brésiliens)
et la CNBB (Conférence nationale des évêques
du Brésil), actuellement entre les mains de la
Chambre des députés, qui réglemente
le droit du peuple à réaliser un plébiscite
populaire, pour décider sur toutes les questions
qu’il estimera nécessaires.
Nous allons à Brasilia défendre la démocratisation
des médias de masse. Pour que le gouvernement
cesse de fermer les radios communautaires. Il n’y
aura pas de démocratie sans que le peuple et
ses formes d’organisation sociale aient le droit
à l’information. Et pour ce faire, les
radios, les télévisions communautaires
sont fondamentales, tout comme la démocratisation
des concessions publiques de télévision.
Nous allons à Brasilia dire que nous sommes
contre l’accord de la ZLEA (Zone de Libre échange
des Amériques), et demander au gouvernement de
retirer nos soldats d’Haïti. Le peuple d’Haïti
doit être souverain, pour décider lui-même
de son avenir. Le peuple d’Haïti a besoin
de notre aide humanitaire, pas de nos soldats.
Et pour dire tout cela à Brasilia, nous espérons
compter sur votre participation à tous. Le 17
mai, nous arriverons à Brasilia et nous réaliserons
une grande manifestation pour remettre nos exigences
aux trois pouvoirs.
Traduction : Isabelle Dos Reis pour Frères
des Hommes (www.fdh.org)
et RISAL (http://risal.collectifs.net/)
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[i] Febens, pluriel de FEBEM, Fundaçao
Estadual do Bem-Estar do Menor, sortes de maisons de
correction pour les adolescents de 12 à 18 ans.
[ii] Tucanos : surnom donné
aux membres du PSDB, de l’ancien gouvernement
de Fernando Henrique Cardoso
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