Le Mouvement des Sans Terre Réforme Agraire au Brésil
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n° 28 - Avril 2002

SOMMAIRE

ANALYSE : Individu et Groupe à l'Ecole Nationale du MST
AGIR : Appel au sujet du Procès d'Eldorado dos Carajas
ACTUALITE : 14 sans-terre libérés a Mãe do Rio (Pará)
SOLIDARITE :
Journée de formation à Rennes | L'association AMAR


ANALYSE

Alors que le MST doit aujourd'hui affronter un accroissement de la répression politique et policière et un lynchage médiatique de la part des grands groupes de presse brésiliens, cet article a pour ambition de retracer le cheminement d'observation d'un visiteur européen au sein de l'école nationale Florestan Fernandes.

INDIVIDU ET GROUPE A L'ECOLE NATIONALE DU MOUVEMENT DES SANS TERRE

Dans la logique d'une démarche centrée sur l'éducation, le Mouvement a entrepris de construire une école nationale, à 100 km à l'Est de São Paulo. Cette école pourra accueillir 400 étudiants, issus du MST lui-même mais aussi d'autres mouvements sociaux, brésiliens ou non. Le chantier est prévu pour s'achever en 2006, mais le respect de ce calendrier ne constitue pas un horizon indépassable pour les responsables du MST, le chantier offrant en lui-même d'autres opportunités.
En effet, si les architectes ou artisans sont des professionnels, le travail de gros œuvre est assuré par les militants eux-mêmes. L'intérêt est de mélanger environ 40 personnes venant d'horizons différents. Ces personnes constituent une " brigade " qui restera deux mois sur le chantier, avant d'être relevée par une autre " brigade ".
Les guillemets apposés autour du terme " brigade " suggèrent bien le décalage que peut ressentir le visiteur européen quand il arrive dans cette communauté. Dans un premier temps surtout, deux " événements " laissent une impression très forte : l'ouverture de la formature, et la mística.

L'émulation comme mode de mobilisation
Après le petit-déjeuner, le visiteur peut assister à la formature : les militants, divisés en núcleos, chacun portant le nom d'une personne morte dans la lutte, sont alignés en colonnes. Après une courte prière, c'est la levée des couleurs du MST qui est rythmée par le chant de l'hymne du mouvement, les militants dressant le poing au moment du refrain. On crie ensuite les slogans à la gloire de la lutte.
De la même manière, les soirées à l'école nationale du MST comprennent des activités peu familières pour le militant européen. En ouverture de la réunion, un núcleo a préparé une mística : une représentation symbolique se référant à des aspects historiques, culturels, à la lutte pour la terre ou l'exclusion sociale. Par exemple, une carte du Brésil est dessinée au sol avec du sable, un narrateur lit un poème pendant que d'autres personnages viennent tour à tour solennellement déposer au milieu de la carte des feuilles de papier portant comme inscriptions " malnutrition ", " analphabétisme ", " corruption ". Quand la lecture du poème se finit, une musique retentit qui raconte le combat pour un Brésil plus juste. Toute l'assemblée reprend alors les paroles et chacun prend la main de son voisin pendant que circulent à l'intérieur de ce cercle nouvellement constitué deux symboles surchargés de significations, les drapeaux du Brésil et du MST.
Ces moments, pour fascinants qu'ils soient, peuvent déstabiliser l'observateur européen par leur radicalité. Il serait pourtant dommage de les juger comme des pratiques dépassées, voire dangereuses. Les caractéristiques essentielles d'une formature ou d'une mística sont à la fois la pluralité et la fluidité des informations qui peuvent s'y trouver rattachées mais aussi leur aptitude à mobiliser des projections émotionnelles positives ou négatives. En cela, l'utilisation de cette " politique symbolique " doit être jugée au regard du contexte dans lequel elle s'inscrit. Or, la compréhension de ce contexte serait éclairée par la prise en compte de la culture populaire brésilienne, des mentalités, des niveaux d'instruction, autant d'objets d'études qui nécessitent le rejet de tout ethnocentrisme. Par ailleurs, ces recherches d'émulation collective, si elles marquent plus facilement la mémoire du visiteur, ne peuvent être étudiées qu'en articulation avec le fonctionnement de la communauté dans sa globalité.

L'impératif organisationnel
A l'intérieur de la brigade, le núcleo, composé d'une dizaine de personnes, est l'unité de socialisation de base. C'est dans ce groupe que l'on exprime formellement ses désirs, ses critiques. Chacun dans le groupe a un rôle de coordination. La formature a ainsi pour objet principal de faire remonter les débats ouverts au niveau du núcleo. Chaque jour, c'est un núcleo différent qui assure l'organisation de la brigade : de la répartition du travail à la préparation de la mística.
De la même manière, la mística introduit un temps de réflexion. Les militants peuvent alors assister à un exposé, préparé par l'un d'eux, suivi d'un débat, le plus souvent à propos des objectifs du MST. Ainsi, on peut être amené à réfléchir sur les " vices " qui peuvent miner une organisation. L'une des conclusions de ce débat est que le fait d'être " commodista " (qui ne prend pas la parole, suiviste) constitue un danger au moins aussi grave pour l'organisation que le fait d'être " individualiste " (…). Car ce qui se révèle lentement aux yeux du visiteur constitue pourtant le constat de départ qui donne tout son sens à la démarche du MST : les récents militants du mouvement sont souvent sans repères, déstructurés par une expérience de vie pleine de douleurs et de blessures.

Un public en recherche de repères
Au fur et à mesure qu'on les côtoie, une partie des militants du MST apparaissent comme des personnes profondément marquées par la violence, les humiliations et le mépris dont la société brésilienne regorge. Ce que dénonce le MST, ils l'ont connu dans leur chair et ils ont rejoint le mouvement car celui-ci leur est apparu comme le plus à même de leur permettre de retrouver une dignité. Néanmoins, certains ressortent juste d'un monde de fureur et en apportent avec eux les stigmates : l'alcool, des comportements violents. La politique à l'école nationale n'est pas de nier ces problèmes, ils font même l'objet d'âpres débats lors des soirées, mais elle ne consiste pas non plus à prétendre les régler en dehors de la volonté des intéressés. Les nouveaux militants peuvent ainsi, peu à peu, retrouver " l'estime de soi ", un concept développé par le MST et qui apparaît comme un objectif en soi, au même niveau que la réforme agraire.
Ces individus très fragilisés sont minoritaires au sein du groupe, ils côtoient des nouveaux militants moins marqués par des expériences traumatisantes et des militants plus anciens au sein du MST. Des militants de tous âges, les plus jeunes n'étant pas les moins matures, des militants de toute extraction sociale : travailleurs ruraux licenciés ou démissionnaires, anciens paysans ayant rejoint les favelas.
Le MST entreprend donc de mettre en mouvement des gens humbles et de donner à ces couches populaires la perspective de retrouver, en même temps qu'une identité paysanne revendiquée, leur dignité.

Une pédagogie de l'exemplarité
Le MST participe d'un mouvement de maturation d'une pensée politique alternative qui a connu ses premières expressions dès les années 60. Mais le plus remarquable est peut-être son souci de pédagogie, dont témoigne la masse de documents mis à la disposition des militants. Ainsi, cette brochure présentant dans les grandes lignes le fonctionnement d'un Etat n'aurait rien à envier à un cours d'éducation civique pour des enfants de 10 ans, mais on aurait tort de sourire car ce document est parfaitement adapté au niveau de connaissances de la plupart des nouveaux militants.
La présence de documentation, de posters, participe à la création d'une ambiance studieuse, à même d'inciter le militant à apprendre. Mais la structuration s'arrête là, la souplesse de fonctionnement est encore une fois la règle, jusqu'à parfois donner l'impression d'être totalement pervertie par l'attitude de certains militants. C'est paradoxalement dans ces moments de flottement que le MST apparaît le plus clairement comme un mouvement réfléchi, sûr de sa force, une force qui s'appuie sur la légitimité de son discours et sur une pédagogie de l'exemplarité.
Celle-ci s'exprime exclusivement à travers le comportement des militants confirmés, qui veillent à leur hygiène de vie, aiguisent leur raisonnement afin de pouvoir s'exprimer dans les débats, impulsent des démarches de solidarité au moment du travail, etc. On ne voit donc pas de " bourrage de crâne " à l'école, juste des militants qui s'éduquent mutuellement.
Cette conviction ferme mais non sectaire qui se diffuse à l'école nationale sert également de pédagogie pour l'environnement. Pedro, menuisier à la ville voisine de l'école, en témoigne : quand son patron lui a dit d'aller travailler sur un chantier avec le MST, il a voulu refuser tant le fait de se retrouver au sein d'une " guérilla communiste", comme elle lui était décrite par les médias, lui faisait craindre pour ses conditions de travail, voire pour sa vie. Assez vite, Pedro s'est fait une autre idée du MST et soutient maintenant sa cause, trouvant des accents militants pour décrire la situation dans son Nordeste natal. Le cas de Pedro n'est pas isolé, et c'est peut-être le premier critère à prendre en compte pour qui veut juger la légitimité de l'action du MST : les gens qui le côtoient le rejoignent finalement dans son combat.

Raphaël VOLOVITCH

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AGIR

APPEL AU SUJET DU PROCES D'ELDORADO DOS CARAJAS

Le procès des responsables du massacre devait reprendre le 8 avril 2002 mais le M.S.T. n'acceptait pas les conditions dans lesquelles il devait se dérouler et avait entrepris des actions en justice au sujet de plusieurs points importants :

  • changer la juge en charge du procès qui, par le passé, a fait preuve de partialité ;
  • faire figurer comme pièce à conviction le film tourné le jour du massacre par des journalistes, qui montre que c'est la police qui, la première, a fait usage de ses armes le 17 avril 1996 (sur ce point il a obtenu satisfaction, si l'on en croit le journal " O Estado de São Paulo " );
  • refuser la présélection de 21 jurés (parmi lesquels sept doivent être tirés au sort) qui sont tous ou presque des fonctionnaires, la majeure partie d'entre eux fonctionnaires du gouvernement de l'Etat du Pará et donc susceptibles d'être influencés.
Par ailleurs, le secrétariat national du M.S.T.avait demandé avec insistance que des observateurs soient présents au procès.
Le 5 avril le Tribunal Supérieur de Justice a décidé de reporter la date. Le procès commencera peut être le 15 avril, peut être plus tard, personne ne le sait encore.
Frères des Hommes souhaite envoyer un observateur car il s'agit d'une affaire dont l'importance est capitale, pour le M.S.T.mais aussi, par contrecoup, pour les autres mouvements sociaux brésiliens qui font l'objet de répression ( syndicats ruraux, Commission Pastorale de la Terre par exemple) et plus globalement, du fait de la notoriété du M. S. T., pour tous les mouvements sociaux qui, en Amérique latine et même au-delà, s'opposent à l'oppression du pouvoir économique.
Afin de mener cette action de solidarité en collectif, Frères des Hommes souhaite partager les frais (environ 1200 EUR) avec des associations amies. Certaines ont répondu favorablement mais il manque encore 500 EUR.
C'est pourquoi nous faisons appel aux lecteurs d'Info Terra afin de constituer un fonds de réserve d'environ cette somme.
Si souhaitez participer , envoyez un chèque libellé au nom de "Frères des Hommes - Procès du massacre de Carajas" à Frères des Hommes, Comité de rédaction d'Info Terra, 9 rue de Savoie, 75 006 PARIS.
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ACTUALITE DE LA REFORME AGRAIRE

14 SANS-TERRE LIBERES A MAE DO RIO (PARA), APRES 60 JOURS DE PRISON

Depuis le mois de janvier 2002, 14 paysans sans-terre, liés au M.S.T., étaient emprisonnés dans la ville de Mãe do Rio (Pará), dans une cellule de 6 mètres sur 4 (Voir Info Terra de Mars). Ce sont des travailleurs de la base, humbles et illettrés, la plupart de plus de 50 ans, sans papiers, ayant des enfants. Ils avaient été arrêtés par la Police Militaire, le 28 janvier, suite à leur participation, avec 300 familles, à la réoccupation de la fazenda Chão Preto, partie de trois propriétés de 16.000 hectares, "appartenant" à l'ex-président du Sénat Fédéral, Jader Barbalho (du PMDB-Pará), par ailleurs poursuivi pour diverses affaires politico-financières, dont, entre autres, un détournement des fonds publics de l'ex-SUDAM (Superintendance pour le Développement de l'Amazonie) au profit de sa femme. Selon l'Institut des Terres du Pará, la propriété de ces terres reste des plus douteuses, étant le résultat d'une usurpation (grilagem), ce qu'a confirmé une enquête du Jornal do Brasil (9 juillet 2001).
Le 22 février, la juge de Mãe do Rio, Cecília dos Santos Carneiro, avait refusé une nouvelle fois le bénéfice de l'habeas corpus aux 14 sans-terre emprisonnés, sous prétexte que, vivant dans un campement (acampamento) au bord de la route, ils n'avaient ni papiers en règle, ni emploi, ni domicile fixe. Les avocats du M.S.T. avaient alors engagé une nouvelle procédure dès le 5 mars, une telle demande devant être légalement examinée dans les 48 heures. Mais la décision de libération n'a finalement été prise que le 22 mars. La présidente du Tribunal de Justice du Pará en a aussitôt informé le coordinateur du M.S.T., João Pedro Stédile. Il avait, à cette occasion, dénoncé la lenteur de la justice : "Elle ne fonctionne que pour les riches. Pour eux, les décisions sont prises sur l'heure".
Réjouissons-nous cependant que notre appel du mois dernier (voir rubrique AGIR) ait ainsi été suivi d'effet.

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SOLIDARITE AVEC LES SANS TERRE

JOURNEE DE FORMATION A RENNES

Un collectif d'associations organise le 13 avril prochain une journée de formation au sujet des problèmes sociaux au Brésil et, plus particulièrement, ceux liés à la terre.
Y participeront une délégation de cinq Brésiliens et plusieurs intervenants brésiliens et français connaissant bien le Brésil.
Informations : Tél : 02 99 30 79 81.
Organisateurs : la Coordination des Associations de Solidarité Internationale de Bretagne (CASI) ; l'association Acteurs dans le Monde Agricole et Rural (AMAR) ; le Centre Rennais d'Informations sur le Développement et la Solidarité entre les Peuples (CRIDEV) ; la Maison Internationale de Rennes.

L'ASSOCIATION ACTEURS DANS LE MONDE AGRICOLE ET RURAL (AMAR)

AMAR est née, à la fin des années 1980, de rencontres entre des militants français et des paysans sans terre du Brésil. A cette époque, un important soutien, provenant en particulier d'intellectuels, était apporté aux revendications pour obtenir de la terre, alors qu'une fois installés, les nouveaux paysans se retrouvaient plus ou moins seuls face à leurs problèmes ; et ce d'autant plus que le discours officiel, relayé par les médias, était que ces paysans n'avaient pas la capacité technique pour produire de façon efficace.
AMAR a organisé (et organise toujours) des échanges de jeunes Français, par groupe de quinze à vingt personnes, pour participer à des chantiers au Brésil auprès de producteurs récemment installés. En contrepartie, des Brésiliens, issus de mouvements sociaux et de familles paysannes, viennent régulièrement en France. Par exemple la délégation qui participera à la journée du 13 avril à Rennes (voir ci-dessus) est composée d'un représentant de l'Union des Associations de Coopératives d'une région de l'Etat de Rio, d'un représentant de la Fédération des Syndicats de Travailleurs dans l'Agriculture de l'Etat de Rio, d'une représentante du M.S.T., d'un couple d'agriculteurs.
Les thématiques abordées lors de ces échanges ont évolué au fil des ans. Au début, il s'agissait prioritairement de travailler sur les problèmes liés à la production, alors qu'aujourd'hui, il est devenu clair que la clé de la réussite se situe au niveau de la maîtrise de la transformation des produits bruts et des circuits de commercialisation.
Les paysans mettent ainsi en place une politique de labellisation afin de fidéliser les consommateurs, chose qui s'avère plus facile dans les villes moyennes que dans les grandes métropoles.
Adresse : AMAR, 10, chemin de la Métairie 35 740 Pacé - Tél : 02 99 60 19 87 - amar-brasil@wanadoo.fr

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