Le Mouvement des Sans Terre Réforme Agraire au Brésil
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n° 5 - Janvier 2000

SOMMAIRE

ANALYSE : L'histoire de la lutte pour la terre au Brésil
AGIR : Expulsions au Paranà
BREVES


ANALYSE

En 1999, le MST a fêté ses quinze ans. Durant ces quinze années de lutte pour la terre, il a canalisé les espoirs de millions de paysans Brésiliens laissés pour compte sur les chemins de la mondialisation. Cependant, la lutte pour la terre prend ses racines bien avant la naissance du Mouvement.

L'HISTOIRE DE LA LUTTE POUR LA TERRE AU BRESIL

L'arrivée des Portugais en 1500 marque la première étape de l'exclusion systématique des plus faibles: les "envahisseurs" dépossèdent rapidement les indigènes de leurs terres et déjà, certaines tribus se rassemblent pour revendiquer leur droit de chasser et de cultiver. Elles sont impitoyablement exterminées par les colons.

Plus tard, les esclaves venus d'Angola réclament à leur tour le droit d'exploiter les immenses richesses du Brésil. Mais, au terme de nombreuses années de lutte parfois sanglante, ils n'obtiennent que leur liberté.

Entre 1850 et 1910 de nombreux groupes de paysans Sans Terre tentent de s'organiser. Le gouvernement les réduit au silence par la force. Citons à cet égard, l'épopée des Canudos dans le Sertão: Antônio Conselheiro, homme d'église, part en croisade contre la misère qui frappe cette région déshéritée. Il parcourt les campagnes en prêchant la parole de Dieu en même temps que des idéaux communautaires. Bientôt il fonde une "cité idéale" qui recense rapidement 25,000 habitants. La communauté repose sur des croyances de respect mutuel et de liberté. La ville de Canudos prospère et la légende raconte qu'il y coule des fleuves de lait et que les gens n'y manquent de rien. Ce succès ne manque pas d'attiser l'intérêt des paysans alentour, mais le gouvernement en prend ombrage et une expédition militaire est organisée pour mettre fin à ce "paradis utopique". Arrivés sur place les militaires exterminent hommes, femmes et enfants. Ils mettent ainsi fin au premier "assentamento" de l'histoire du Brésil. Mais le souvenir d'Antônio Conselheiro reste présent dans la mémoire de tous les membres du MST qui se considèrent comme ses descendants directs.

Après une période de relative apathie, la lutte reprend et s'intensifie au début des années 50. Jusqu'en 1964, date du Coup d'Etat Militaire, de larges groupements de lutte paysanne proches du mouvement syndical se forment: l'Union des Laboureurs et Travailleurs Agricoles et La Ligue Paysanne pour ne citer que les plus importants. Ces mouvements sont particulièrement actifs dans le Sud du Pays. Mais avec la dictature de 1964, les leaders de ces mouvements sont systématiquement assassinés ou exilés. La répression est telle que même l'actuel président du Brésil Fernando Henrique Cardoso, pourtant libéral, est obligé de quitter le pays.

La dictature pense résoudre le problème des paysans et consolider les frontières du pays en offrant les terres de la forêt Amazonienne. C'est l'époque de la politique des "Espaços Vazios" (les espaces vides). L'échec est cuisant; après quelques années de lutte acharnée et d'intensive déforestation, les paysans qui avaient cru au rêve amazonien abandonnent la forêt pour venir grossir les rangs des habitants des favelas. A la même époque, les fazendeiros (grands propriétaires terriens) consolident leur pouvoir grâce aux liens privilégiés qu'ils maintiennent avec la dictature.

Enfin, dans les années 70, la lutte des Indiens Kaingang qui refusent d'abandonner les terres qu'ils cultivent en posseiros (ceux qui exploitent une terre qui ne leur appartient pas) depuis des siècles, marque un tournant décisif dans le combat pour la terre au Brésil. Ils résistent pendant des mois et le gouvernement cède finalement à leurs exigences: ils obtiennent la propriété des terres. Leur exemple a grandement contribué à redonner espoir à tous les exclus du pays.

A cette époque, l'église se pose en défenseur des paysans. Dès la dictature, l'action mené par l'église catholique en faveur des déshérités du Brésil a pour fondement la théologie de la Libération mise en avant à la suite du Concile de Vatican II. Notons au passage qu'au Brésil, les églises catholiques et Luthériennes font depuis longtemps front commun pour mobiliser les paysans.
La formation de la Commission Pastorale de la Terre, concrétise cet engagement et est le véritable instigateur du Mouvement sans Terre. La Commission Pastorale de la Terre (CPT) recense et dénonce les crimes commis contre les paysans. C'est elle qui rallie les différentes ligues paysannes et qui permet en 1984 la Naissance du Mouvement Sans Terre.

Mais la création du MST n'aurait pas été envisageable sans les nombreux mouvements sociaux qui sonnent le glas de la dictature et marquent les premiers pas vers la démocratisation. Citons à cet égard la longue grève des métallurgistes du triangle de ABC (formé par les communes de Santo André, São Bernardo et São Caetano, à la périphérie de São Paulo).

Dès sa création, le Mouvement Sans Terre connaît un essor impressionnant. En 1985, un an après sa fondation, le Mouvement a déjà organisé 35 occupations de terre et mobilise un peu plus de 10,000 familles. Dix ans plus tard, 146 occupations sont en place, et regroupent plus de 40,000 familles. Aujourd'hui on estime que plus de 100,000 familles (soit environ 500,000 personnes) participent au Mouvement. Mais cette grande victoire n'a pas été conquise sans sacrifice puisque depuis 1964, plus de 1,600 travailleurs ruraux ont été assassinés. Ces assassinats n'ont hélas débouché que sur deux arrestations. Au Brésil on tue toujours en toute impunité. Mais la détermination du MST est porteuse d'espoir et nous nous devons de la soutenir , car aujourd'hui encore plus de 30 millions de personnes vivent en dessous du seuil de pauvreté au Brésil.

Jean-Luc Pelletier et Philippe Guinot

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AGIR

EXPULSIONS AU PARANA

Le 25 novembre dernier, la Police Militaire soutenu par les milices armées de l'UDR (Union Démocratique Rurale) sur ordre du Secrétariat Publique a expulsé 33 familles qui avaient installé leurs tentes dans la Fazenda Contestado dans le nord-ouest de l'Etat du Paranà. Au cours de l'opération, 9 travailleurs ont été arrêtés au motifs d'association de malfaiteurs, port illégal d'armes (faux et houes) et refus d'obtempérer. Cette opération porte à 129 le nombre de travailleurs emprisonnés et de 150 familles expulsé au mois de novembre au Paranà.

Depuis près de six mois, 800 membres du MST campent devant le palais Iguaçu et manifestent devant le palais de justice de l'Etat du Paranà tandis qu'une plainte a été déposée contre l'UDR pour incitation à la violence. La plainte fait état de très nombreuses déclarations et informations publiées dans les journaux locaux et régionaux, prouvant la responsabilité de l'UDR dans le développement d'un climat d'hostilité actuellement au Paranà.

Devant la gravité de la situation actuelle, avec la reprise de la violence dans l'Etat de Paranà, nous vous demandons de manifester votre désaveu quant aux accointances de la Police Militaire et du secrétariat de la Sécurité Publique avec les forces les plus rétrogrades du latifundisme du Paranà afin que justice soit faite et afin de soutenir les revendications des travailleurs sans terre qui campent devant le palais Iguaçu.

" Accompagnant systématiquement l'évolution de la situation de la lutte pour la terre dans l'état du Paranà, nous devons une fois de plus nous adresser à vous pour désavouer la vague de violence qui secoue le Paranà en ce moment :trois expulsions en une semaine accompagnés d'emprisonnement et de la violence de la part des latifundistes, de leurs milices et de la propre police militaire du Paranà. Nous demandons au gouvernement de l'Etat du Paranà des mesures urgentes pour empêcher l'escalade de la violence et garantir la réalisation effective de la Réforme Agraire, principalement en satisfaisant les revendications des travailleurs qui campent depuis six mois devant le palais Iguaçu. Nous tiendrons ce gouvernement pour responsable si des actes de violence venaient à se produire dans les prochaines heures. "

Gouvernement du Paranà
Gouverneur Jaime Lerner
Fax :0xx41-254.2399
guelmann@pr.gov.br
Secrétariat de Sécurité Publique
Dr.Candido Manoel Martins de Oliveira
Fax :0xx41-352.3070
sesp@pr.gov.br
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BREVES

Le gouvernement français au procès de José Rainha
Le consul adjoint de France à Rio de Janeiro s'est présenté au tribunal de Vitoria, à la demande du gouvernement français pour suivre le jugement. Il n'as pas souhaité s'exprimer sur la position de la France au sujet du MST et du procès de José Rainha.
Plusieurs ONG ont envoyé des représentants, dont Frères des Hommes qui depuis 15 ans aide financièrement le MST et contribue à faire connaître sa lutte en France et en Europe.

L'ajournement du procès de José Rainha
Le jour du procès, une marche a été organisée jusqu'au tribunal ou le MST a harangué la foule avec des chansons et des slogans. Arrivée devant le tribunal, il aura fallu une heure et demie de négociations pour que des représentants du mouvement puisse assister au procès. Dans la salle du tribunal presque vide, des journalistes, des hommes politiques, des fazendeiros et cinq militants du MST se préparent à assister au second procès de José Rainha. La France a envoyé son consul adjoint au Brésil comme observateur. Mais, José Rainha ne s'est pas présenté à son propre procès obtenant ainsi son report jusqu'en mars 2000.

Un message de Joao Pedro Stedile
" Chers amis,
Le juge Ronaldo Gonçalves a reporté le jugement de José Rainha qui devait avoir lieu ce 13 décembre, à mars 2000. Nous remercions tous ceux qui se sont mobilisés pour qu'on en arrive à cela. Tous ces efforts et toute cette campagne nous donnent confiance pour que justice soit rendue et que soit démontrée l'innocence de notre compagnon José Rainha.
Nous sommes certain que ces appuis se renouvelleront et que d'autres s'y ajouteront au moment du nouveau jugement. Dès que nous en connaîtrons la date nous informerons les membres du MST dans les Etats, les amis et les organisations pour reprendre le travail d'explication. "

Joao Pedro Stedile

Les 12èmes rencontres du MST
Du 28 décembre au 1er janvier 2000 se tiendra à Porto Seguro les XII°èmes rencontres du MST dans l'Etat de Bahia. L'objectif de cette réunion est d'évaluer le travail accomplit au cours de l'année 1999 et de fixer les objectifs pour l'année 2000.
Ce rassemblement réunira plus de 3000 personnes, représentatives de tous les assentamentos et accampamentos de l'état.
Cette année le thème choisit pour cette rencontre est: "500 ans de lutte pour la Terre et la liberté".
Ce thème n' a pas été choisit au hasard, en effet, en 2000 Porto Seguro sera le théâtre de nombreuses commémorations de la "Découverte" du Brésil par les Portugais.
En guise de protestation, le MST organisera un tribunal populaire regroupant des juristes et des membres de mouvements sociaux, afin de faire le bilan de ces 500 ans d'exploitation et de souffrance.

Des propriétaires virtuels…
Le Ministère du Développement Agraire, responsable pour la Réforme Agraire, a annulé l'enregistrement de 3.065 grandes propriétés terriennes dans le cadastre rural du Brésil, équivalant à près de 100 millions d'hectares, soit 11% de tout le territoire brésilien ou encore près de deux fois celle de la France.
Les propriétaires sont soupçonnés de s'être approprié les terres illégalement et auront 120 jours pour présenter tous les documents pouvant prouver que ces terres leur appartiennent. Dans le cas contraire, le ministère demandera à la justice d'annuler tous les titres de propriété et les terres seront récupérées par le gouvernement. Le ministre de la Réforme Agraire, M.Raul Jungmann, a indiqué que moins de 20% de ces terres ont des titres de propriété en règle.
Ces propriétaires et ces terres fantômes découvertes, le ministère soupçonne l'existence de blanchiment d'argent à travers des achats et des ventes fictives de terres.

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Photo : Brésil, 1996. Droit réservés/Sébastien Salgado