Le Mouvement des Sans Terre Réforme Agraire au Brésil
INFO TERRA : Accueil Info terra | S'abonner à Info terra | Envoyer ce numéro d'Info terra à un ami



n° 29 - Mai 2002

SOMMAIRE

ANALYSE : Les conflits pour la terre dans l'Etat du Pará
AGIR : S'informer sur les réalités brésiliennes
ACTUALITE : Acharnement carceral contre Jose Rainha
                       
Les sans terre bresiliens solidaires de leurs freres Palestiniens
SOLIDARITE :
Eldorado dos Carajas (suite des informations du n° d'avril)


ANALYSE

De part et d'autre de l'embouchure de l'Amazone : le Pará, deux fois la France, 6 millions d'habitants (dont 1 à Belém). Autant dire beaucoup d'espace, peu d'occupants, peu de routes, beaucoup de lieux perdus, isolés, où la difficulté à savoir ce qui se passe facilite, sans les justifier, les situations de non-droit, la violence, l'impunité.

LES CONFLITS POUR LA TERRE DANS L'ETAT DU PARA

Au début des années 1970, pour attirer les travailleurs urbains et ruraux pauvres, particulièrement ceux du Nordeste, le Gouvernement brésilien commença à investir en Amazonie, surtout dans le sud et le sud-est du Pará, où se concentrent richesses minières et naturelles : des routes nouvelles sont ouvertes, un énorme barrage sur le Rio Tocantins est construit et un grand complexe minier dans la Serra dos Carajás est mis en chantier.
Beaucoup de familles affluèrent mais toutes ne trouvèrent pas à s'intégrer dans ces projets. Ballottées de bourgades rurales en bidonvilles urbains, obligées de louer leurs bras comme bûcherons, parfois dans des conditions d'esclavage, tentées par le mirage des chercheurs d'or, s'essayant à l'agriculture sur des terres difficiles, sans aide ni infrastructures, bon nombre d'entre elles se retrouvent aujourd'hui, après des années de précarité, déçues, abandonnées, révoltées.
Mais pendant ces années des mouvements sociaux populaires se sont créés. Poussés par la précarité, des milliers de travailleurs les ont rejoints pour entrer dans la lutte et tout particulièrement pour occuper les nombreuses et immenses fazendas incultes ou sous-exploitées.
En réaction, les oligarchies pour lesquelles cette attitude revendicatrice n'est pas admissible et doit être matée - comme cela a toujours été le cas dans le Pará - arment des pistoleiros, avec l'assentiment tacite et souvent actif de la police qui se sait soutenue par le pouvoir politique et judiciaire.
Les assassinats liés aux conflits de la terre prennent une proportion énorme et beaucoup plus importante que dans le reste du Brésil. De 1971 à 2001 : 706 travailleurs ruraux furent assassinés dont 90 au cours des six dernières années. Les 19 morts d'Eldorado dos Carajás sont du nombre. Il s'agit, dans de nombreux cas, d'assassinats prémédités et annoncés. En 1996 par exemple la Commission Pastorale de la Terre (C.P.T.) a rendu publique une liste de 20 personnes " marquées pour mourir ". Plusieurs ont été tuées aujourd'hui. La police laisse faire, considérant que la violence est inéluctablement liée aux conflits de la terre. Les assassins - des tueurs à gages - ne sont que très rarement inquiétés et les commanditaires encore moins. Grâce à la ténacité des avocats de la C.P.T., seul un d'entre eux, un puissant fazendeiro, Jerônimo Alves do Amorim, fut condamné des années après l'assassinat et encore bénéficie-t-il aujourd'hui de conditions de détention particulièrement douces.
Souvent les assassins condamnés s'échappent de leur prison…
En 2001, les expropriations de grands domaines à des fins de réforme agraire sont rendues plus difficiles, ce qui accroît les tensions et les violences. Par exemple, les acampamentos des fazendas Bannach et Santo Antônio à Parauapebas, existant depuis plus de deux ans, sont entièrement détruits par la Police Militaire. Plusieurs centaines de famille se retrouvent sans rien.

La situation dans les villes est également préoccupante. Face à l'afflux des ruraux les Gouvernements n'ont pas mis en place une politique de l'urbanisme et de l'habitat susceptible de financer la construction de logements en quantité suffisante. Les familles urbaines, poussées par la nécessité, squattent des terres urbaines inoccupées : à Belém, en 2001, quatre occupations ont été entreprises en des lieux différents par un total de 955 familles. Le Gouvernement ne propose pas de solutions sérieuses et adopte ici aussi une attitude répressive.

L'Etat du Pará représente une des facettes de la réalité brésilienne. La lutte entre l'oligarchie qui entend maintenir son pouvoir et ses privilèges et le peuple qui n'accepte plus la misère y est exacerbée, même si les évolutions politiques de l'ensemble de la fédération s'y répercutent.
En octobre 2002 auront lieu des élections nationales importantes. Au sein du Parti des Travailleurs qui correspond à la gauche socialiste, les débats pour un projet de société sont difficiles. Un véritable programme de rupture avec la logique capitaliste actuelle intégrée dans le système international serait nécessaire. Au Pará elle réorienterait l'activité agricole (élevage bovin, produits tropicaux.,…), forestière (exportation de bois) et minière (mines de fer de la Serra dos Carajás).
Mais cette rupture pose de redoutables problèmes. Malgré la pauvreté d'une grande partie de sa population le Brésil est une grande puissance économique. La classe moyenne représente 25 à 30 % de la population, soit 40 à 50 millions de personnes. Mais dans le Pará elle est moins importante que dans d'autres Etats, en particulier ceux du sud.
Quelle serait la réaction de ces classes moyennes devant des mesures très radicales ? Quelle serait la réaction des pays étrangers ayant investi au Brésil face à un Gouvernement qui, par exemple, refuserait même partiellement de payer la dette ?
Le Parti des Travailleurs semble confronté à un dilemme s'il gagne les élections : soit il met en place des réformes sans rompre avec la communauté financière internationale et risque de placer le Brésil dans une situation " argentine " ; soit il rompt avec l'impérialisme et risque de le placer dans une situation " chilienne " du début des années 1970.
Ses responsables ont-ils le courage, se sentent-ils suffisamment sûrs d'eux et sûrs du soutien de leur peuple pour commencer à désengager le Brésil du carcan auquel le soumet le capitalisme international et lui redonner une réelle souveraineté qui lui permettrait de mettre en place une politique sociale ?
Sans cela, le Pará restera un état de non-droit.

Agnès VAN GINNEKEN

haut de page


AGIR : S'INFORMER SUR LES REALITES BRESILIENNES

Le Brésil et les Brésiliens

Guide de découverte par Gilles MARECHAL aux Editions de l'Harmattan dans la collection Recherches & Documents Amérique Latine, dirigée par Denis Rolland avec Joëlle Chassin et Pierre Ragon.


Comment les Brésiliens se sont-ils habitués à la pauvreté comme si elle était un fait naturel ?
Pour répondre à cette question et d'autres encore nous vous invitons ce mois-ci à la lecture d'un ouvrage centré sur la vie quotidienne des Brésiliens. Conçu initialement pour les voyageurs qui " découvrent " le pays, ses presque 200 pages abordent les sujets les plus divers, avec une profusion de données rarement disponible dans une seule source. Présenté sous forme de fiches thématiques, on trouve ici un panorama de la géographie politique du Brésil.

Comme avec les pièces d'un puzzle le lecteur est invité à se construire une idée de la formation du pays, en passant par la littérature, la musique, les religions, la violence, la réforme agraire, l'industrie, l'explosion urbaine, la dette, etc... Bref, d'une façon très claire, il est amené à comprendre quelles sont les origines et causes des contradictions de ce pays.

Un ouvrage indispensable donc, non seulement pour ceux qui veulent approfondir leurs connaissances sur le Brésil, mais surtout pour ceux qui ont besoin de comprendre les enjeux de la lutte pour la terre menée par le M.S.T. depuis sa création, dans les années 80.

L'auteur : Gilles MARECHAL est ingénieur en équipement rural, spécialiste du développement local. Il travaille au Ministère de l'Agriculture en France. Il a vécu en Amérique du Sud et a séjourné à de nombreuses reprises au Brésil. Il est le fondateur en 1988 de l'association AMAR (Acteurs du Monde Agricole et Rural).
AMAR - 10, chemin de la Métairie - 35 740 Pacé - Tél : 02 99 60 19 87 - amar-brasil@wanadoo.fr (Cf. Info Terra d'avril 2002).

Susana Inez BLEIL

haut de page


ACTUALITE DE LA REFORME AGRAIRE

ACHARNEMENT CARCERAL CONTRE JOSE RAINHA

José Rainha, dirigeant du Mouvement des Sans-Terre à Pontal do Paranapanema, Etat de São Paulo, est de nouveau en prison depuis le 25 avril dernier, à Presidente Venceslau. Il avait été arrêté à Euclides da Cunha lors d'un contrôle de police ; or, dans l'automobile qui l'avait pris en stop, on a trouvé une carabine de calibre 12, dont l'usage est réservé à la seule police. Cette arme, appartenant de toute évidence au conducteur du véhicule, justifie néanmoins que l'on ait ouvert contre José Rainha une procédure judiciaire pour " port d'arme illégal ". Dans les locaux de la police des pressions ont été exercées sur le chauffeur pour qu'il attribue à Rainha la propriété de l'arme, après qu'il l'a pourtant d'abord lui-même reconnue .
Certes, J. Rainha a été l'objet bien réel, le 19 janvier dernier, d'une tentative d'assassinat. Mais, comme le dit son avocat, il est cependant absurde d'imaginer que " dans une situation de tension comme celle-ci, José Rainha puisse circuler sur les routes avec une carabine ".
La justice et la police ne semblent donc pas vouloir se résigner à voir José Rainha rester libre et bien vivant, après qu'elles ont été obligées de prendre acte, en 2000, de son acquittement, dans le fameux procès où on voulait le condamner à plus de 26 ans de prison pour un crime dont tout le monde savait pourtant qu'il ne pouvait l'avoir commis.
Tout aussi étrange est le comportement de la presse (Estadão de São Paulo, par exemple) et des médias, qui présentent systématiquement une version simplificatrice et insidieuse des faits, visant à accréditer, auprès de l'opinion, l'idée d'une culpabilité évidente de José Rainha. Quand on sait que le parti des grands propriétaires, l'UDR (Union Démocratique Ruraliste), prétend voir dans l'emprisonnement de Rainha la " révélation du bras armé du MST ", faisant " tomber le masque d'un mouvement seulement social ", on voit bien quel est, en fait, l'objectif. Ceci dans un contexte pré-électoral qui ne simplifie guère les choses, notamment dans les rapports MST-Parti des Travailleurs, le second étant en quête d'une " crédibilité " qui le rend plus perméable aux pressions de l'opinion, même lorsqu'elle est manipulée, comme c'est le cas ici.
A l'heure où nous écrivons ces lignes, les nombreuses demandes de mise en liberté provisoire n'ont toujours pas abouti, et José Rainha reste en prison. Raison de plus pour rester attentifs et vigilants. Il pourrait bien, une nouvelle fois, avoir vraiment besoin de notre solidarité active.

LES SANS TERRE BRESILIENS SOLIDAIRES DE LEURS FRERES PALESTINIENS

Mario Lill, membre de la direction du M.S.T. de l'Etat du Rio Grande do Sul., est venu apporter le soutien du mouvement au peuple palestinien pendant les événements sanglants des mois de mars et avril derniers. Il faisait partie d'un groupe de 40 militants étrangers parmi lesquels se trouvaient plusieurs représentants du syndicat agricole mondial Via Campesina.
Il est resté trente et un jours dans le quartier général de Yasser Arafat. C'est en en sortant avec quelques autres personnes qu'il a été pris par l'armée israélienne, interrogé puis expulsé.
Les médias brésiliens ont abondamment commenté l'événement.

haut de page


SOLIDARITE AVEC LES SANS TERRE

ELDORADO DOS CARAJAS (SUITE DES INFORMATIONS DU NUMERO D'AVRIL)

Pendant la première quinzaine de mai, les événements se sont précipités. Le 10 mai, la juge Eva do Amaral Coelho s'est récusée comme le demandait le M.S.T. depuis longtemps et c'est son adjoint qui, le 13 mai, a été désigné pour la remplacer.
Les avocats du M.S.T. ont alors demandé mais en vain, que la date soit à nouveau reportée. Le procès a donc effectivement commencé le 14 mai.
Le M.S.T., la C.P.T. et le Réseau National des Avocats et Avocates Populaires ont décidé de ne pas se présenter au tribunal, estimant que pour une affaire de cette importance (19 morts, 69 blessés, 150 policiers militaires accusés, un dossier de 30 volumes et 10 000 pages) qui traîne depuis 1996, sa demande n'occasionnait pas de perturbations. Par contre elle permettait de mieux préparer le déroulement du procès avec les différentes parties : le pouvoir judiciaire, l'accusation, les assistants, la défense et d'éviter des clauses de nullité s'ajoutant à celles déjà vérifiées et combattues par leurs avocats.
À Belém, le 14 mai, il n'y a eu aucune manifestation du M.S.T. devant le tribunal où se trouvaient 400 policiers militaires.
L'observateur qui devait se rendre sur place pour Frères des Hommes n'est pas parti, étant donné les délais trop courts. Le 16 mai, au vu des résultats de cette première session du procès qui en comporte trois, le M.S.T. demandera ou non aux observateurs qu'il a contactés de venir pour les autres sessions.
Le financement du voyage est assuré grâce à cinq dons qui totalisent 395 €, mais nous souhaitons arriver à 500 €. Soyez plus nombreux à participer (voir le dernier numéro pour les modalités d'envoi d'une contribution) !

haut de page

INFO terra, mensuel édité par Fréres des Hommes,
avec le soutien de l'Union Européenne DG8
9 rue de Savoie, 75006 PARIS. Tél : 01.55.42.62.62. Fax : 01.43.29.99.77.
E-mail : fdh@fdh.org. Site : http://www.france-fdh.org

Pour tout renseignement sur INFO terra, tél : 01.55.42.62.63
Email : vdm@fdh.org

Comité de rédaction : Philippe Guinot, Laurence Constantini,
Jean-Yves Martin, Jean-Luc Pelletier, Agnès Van Ginneken, Susana Inez Bleil.
Coordination : Laurence Constantini

Photo : Brésil, 1996. Droit réservés/Sébastien Salgado