|
ANALYSE
De part et d'autre de l'embouchure de l'Amazone
: le Pará, deux fois la France, 6 millions d'habitants (dont 1
à Belém). Autant dire beaucoup d'espace, peu d'occupants,
peu de routes, beaucoup de lieux perdus, isolés, où la difficulté
à savoir ce qui se passe facilite, sans les justifier, les situations
de non-droit, la violence, l'impunité.
LES CONFLITS POUR LA TERRE DANS L'ETAT
DU PARA
Au début des années 1970, pour attirer les
travailleurs urbains et ruraux pauvres, particulièrement ceux du
Nordeste, le Gouvernement brésilien commença à investir
en Amazonie, surtout dans le sud et le sud-est du Pará, où
se concentrent richesses minières et naturelles : des routes nouvelles
sont ouvertes, un énorme barrage sur le Rio Tocantins est construit
et un grand complexe minier dans la Serra dos Carajás est mis en
chantier.
Beaucoup de familles affluèrent mais toutes ne trouvèrent
pas à s'intégrer dans ces projets. Ballottées de
bourgades rurales en bidonvilles urbains, obligées de louer leurs
bras comme bûcherons, parfois dans des conditions d'esclavage, tentées
par le mirage des chercheurs d'or, s'essayant à l'agriculture sur
des terres difficiles, sans aide ni infrastructures, bon nombre d'entre
elles se retrouvent aujourd'hui, après des années de précarité,
déçues, abandonnées, révoltées.
Mais pendant ces années des mouvements sociaux populaires se sont
créés. Poussés par la précarité, des
milliers de travailleurs les ont rejoints pour entrer dans la lutte et
tout particulièrement pour occuper les nombreuses et immenses fazendas
incultes ou sous-exploitées.
En réaction, les oligarchies pour lesquelles cette attitude revendicatrice
n'est pas admissible et doit être matée - comme cela a toujours
été le cas dans le Pará - arment des pistoleiros,
avec l'assentiment tacite et souvent actif de la police qui se sait soutenue
par le pouvoir politique et judiciaire.
Les assassinats liés aux conflits de la terre prennent une proportion
énorme et beaucoup plus importante que dans le reste du Brésil.
De 1971 à 2001 : 706 travailleurs ruraux furent assassinés
dont 90 au cours des six dernières années. Les 19 morts
d'Eldorado dos Carajás sont du nombre. Il s'agit, dans de nombreux
cas, d'assassinats prémédités et annoncés.
En 1996 par exemple la Commission Pastorale de la Terre (C.P.T.) a rendu
publique une liste de 20 personnes " marquées pour mourir
". Plusieurs ont été tuées aujourd'hui. La police
laisse faire, considérant que la violence est inéluctablement
liée aux conflits de la terre. Les assassins - des tueurs à
gages - ne sont que très rarement inquiétés et les
commanditaires encore moins. Grâce à la ténacité
des avocats de la C.P.T., seul un d'entre eux, un puissant fazendeiro,
Jerônimo Alves do Amorim, fut condamné des années
après l'assassinat et encore bénéficie-t-il aujourd'hui
de conditions de détention particulièrement douces.
Souvent les assassins condamnés s'échappent de leur prison
En 2001, les expropriations de grands domaines à des fins de réforme
agraire sont rendues plus difficiles, ce qui accroît les tensions
et les violences. Par exemple, les acampamentos des fazendas Bannach et
Santo Antônio à Parauapebas, existant depuis plus de deux
ans, sont entièrement détruits par la Police Militaire.
Plusieurs centaines de famille se retrouvent sans rien.
La situation dans les villes est également préoccupante.
Face à l'afflux des ruraux les Gouvernements n'ont pas mis en place
une politique de l'urbanisme et de l'habitat susceptible de financer la
construction de logements en quantité suffisante. Les familles
urbaines, poussées par la nécessité, squattent des
terres urbaines inoccupées : à Belém, en 2001, quatre
occupations ont été entreprises en des lieux différents
par un total de 955 familles. Le Gouvernement ne propose pas de solutions
sérieuses et adopte ici aussi une attitude répressive.
L'Etat du Pará représente une des facettes de la réalité
brésilienne. La lutte entre l'oligarchie qui entend maintenir son
pouvoir et ses privilèges et le peuple qui n'accepte plus la misère
y est exacerbée, même si les évolutions politiques
de l'ensemble de la fédération s'y répercutent.
En octobre 2002 auront lieu des élections nationales importantes.
Au sein du Parti des Travailleurs qui correspond à la gauche socialiste,
les débats pour un projet de société sont difficiles.
Un véritable programme de rupture avec la logique capitaliste actuelle
intégrée dans le système international serait nécessaire.
Au Pará elle réorienterait l'activité agricole (élevage
bovin, produits tropicaux.,
), forestière (exportation de
bois) et minière (mines de fer de la Serra dos Carajás).
Mais cette rupture pose de redoutables problèmes. Malgré
la pauvreté d'une grande partie de sa population le Brésil
est une grande puissance économique. La classe moyenne représente
25 à 30 % de la population, soit 40 à 50 millions de personnes.
Mais dans le Pará elle est moins importante que dans d'autres Etats,
en particulier ceux du sud.
Quelle serait la réaction de ces classes moyennes devant des mesures
très radicales ? Quelle serait la réaction des pays étrangers
ayant investi au Brésil face à un Gouvernement qui, par
exemple, refuserait même partiellement de payer la dette ?
Le Parti des Travailleurs semble confronté à un dilemme
s'il gagne les élections : soit il met en place des réformes
sans rompre avec la communauté financière internationale
et risque de placer le Brésil dans une situation " argentine
" ; soit il rompt avec l'impérialisme et risque de le placer
dans une situation " chilienne " du début des années
1970.
Ses responsables ont-ils le courage, se sentent-ils suffisamment sûrs
d'eux et sûrs du soutien de leur peuple pour commencer à
désengager le Brésil du carcan auquel le soumet le capitalisme
international et lui redonner une réelle souveraineté qui
lui permettrait de mettre en place une politique sociale ?
Sans cela, le Pará restera un état de non-droit.
Agnès VAN GINNEKEN
|
|
AGIR : S'INFORMER SUR LES REALITES BRESILIENNES
Le Brésil
et les Brésiliens
Guide de découverte par Gilles MARECHAL aux Editions
de l'Harmattan dans la collection Recherches & Documents Amérique
Latine, dirigée par Denis Rolland avec Joëlle Chassin et Pierre
Ragon.
Comment les Brésiliens se sont-ils habitués à la
pauvreté comme si elle était un fait naturel ?
Pour répondre à cette question et d'autres encore nous vous
invitons ce mois-ci à la lecture d'un ouvrage centré sur
la vie quotidienne des Brésiliens. Conçu initialement pour
les voyageurs qui " découvrent " le pays, ses presque
200 pages abordent les sujets les plus divers, avec une profusion de données
rarement disponible dans une seule source. Présenté sous
forme de fiches thématiques, on trouve ici un panorama de la géographie
politique du Brésil.
Comme avec les pièces d'un puzzle le lecteur est invité
à se construire une idée de la formation du pays, en passant
par la littérature, la musique, les religions, la violence, la
réforme agraire, l'industrie, l'explosion urbaine, la dette, etc...
Bref, d'une façon très claire, il est amené à
comprendre quelles sont les origines et causes des contradictions de ce
pays.
Un ouvrage indispensable donc, non seulement pour ceux qui veulent approfondir
leurs connaissances sur le Brésil, mais surtout pour ceux qui ont
besoin de comprendre les enjeux de la lutte pour la terre menée
par le M.S.T. depuis sa création, dans les années 80.
L'auteur : Gilles MARECHAL est ingénieur en équipement
rural, spécialiste du développement local. Il travaille
au Ministère de l'Agriculture en France. Il a vécu en Amérique
du Sud et a séjourné à de nombreuses reprises au
Brésil. Il est le fondateur en 1988 de l'association AMAR (Acteurs
du Monde Agricole et Rural).
AMAR - 10, chemin de la Métairie - 35 740 Pacé - Tél
: 02 99 60 19 87 - amar-brasil@wanadoo.fr
(Cf. Info Terra d'avril 2002).
Susana Inez BLEIL
|
|
ACTUALITE DE LA REFORME AGRAIRE
ACHARNEMENT CARCERAL CONTRE JOSE RAINHA
José Rainha, dirigeant du Mouvement des Sans-Terre
à Pontal do Paranapanema, Etat de São Paulo, est de nouveau
en prison depuis le 25 avril dernier, à Presidente Venceslau.
Il avait été arrêté à Euclides da
Cunha lors d'un contrôle de police ; or, dans l'automobile qui
l'avait pris en stop, on a trouvé une carabine de calibre 12,
dont l'usage est réservé à la seule police. Cette
arme, appartenant de toute évidence au conducteur du véhicule,
justifie néanmoins que l'on ait ouvert contre José Rainha
une procédure judiciaire pour " port d'arme illégal
". Dans les locaux de la police des pressions ont été
exercées sur le chauffeur pour qu'il attribue à Rainha
la propriété de l'arme, après qu'il l'a pourtant
d'abord lui-même reconnue .
Certes, J. Rainha a été l'objet bien réel, le 19
janvier dernier, d'une tentative d'assassinat. Mais, comme le dit son
avocat, il est cependant absurde d'imaginer que " dans une situation
de tension comme celle-ci, José Rainha puisse circuler sur les
routes avec une carabine ".
La justice et la police ne semblent donc pas vouloir se résigner
à voir José Rainha rester libre et bien vivant, après
qu'elles ont été obligées de prendre acte, en 2000,
de son acquittement, dans le fameux procès où on voulait
le condamner à plus de 26 ans de prison pour un crime dont tout
le monde savait pourtant qu'il ne pouvait l'avoir commis.
Tout aussi étrange est le comportement de la presse (Estadão
de São Paulo, par exemple) et des médias, qui présentent
systématiquement une version simplificatrice et insidieuse des
faits, visant à accréditer, auprès de l'opinion,
l'idée d'une culpabilité évidente de José
Rainha. Quand on sait que le parti des grands propriétaires,
l'UDR (Union Démocratique Ruraliste), prétend voir dans
l'emprisonnement de Rainha la " révélation du bras
armé du MST ", faisant " tomber le masque d'un mouvement
seulement social ", on voit bien quel est, en fait, l'objectif.
Ceci dans un contexte pré-électoral qui ne simplifie guère
les choses, notamment dans les rapports MST-Parti des Travailleurs,
le second étant en quête d'une " crédibilité
" qui le rend plus perméable aux pressions de l'opinion,
même lorsqu'elle est manipulée, comme c'est le cas ici.
A l'heure où nous écrivons ces lignes, les nombreuses
demandes de mise en liberté provisoire n'ont toujours pas abouti,
et José Rainha reste en prison. Raison de plus pour rester attentifs
et vigilants. Il pourrait bien, une nouvelle fois, avoir vraiment besoin
de notre solidarité active.
LES SANS TERRE BRESILIENS SOLIDAIRES
DE LEURS FRERES PALESTINIENS
Mario Lill, membre de la direction du M.S.T. de l'Etat
du Rio Grande do Sul., est venu apporter le soutien du mouvement au
peuple palestinien pendant les événements sanglants des
mois de mars et avril derniers. Il faisait partie d'un groupe de 40
militants étrangers parmi lesquels se trouvaient plusieurs représentants
du syndicat agricole mondial Via Campesina.
Il est resté trente et un jours dans le quartier général
de Yasser Arafat. C'est en en sortant avec quelques autres personnes
qu'il a été pris par l'armée israélienne,
interrogé puis expulsé.
Les médias brésiliens ont abondamment commenté
l'événement.
|
|
SOLIDARITE AVEC LES
SANS TERRE
ELDORADO DOS CARAJAS (SUITE DES INFORMATIONS DU
NUMERO D'AVRIL)
Pendant la première quinzaine de mai, les événements
se sont précipités. Le 10 mai, la juge Eva do Amaral Coelho
s'est récusée comme le demandait le M.S.T. depuis longtemps
et c'est son adjoint qui, le 13 mai, a été désigné
pour la remplacer.
Les avocats du M.S.T. ont alors demandé mais en vain, que la date
soit à nouveau reportée. Le procès a donc effectivement
commencé le 14 mai.
Le M.S.T., la C.P.T. et le Réseau National des Avocats et Avocates
Populaires ont décidé de ne pas se présenter au tribunal,
estimant que pour une affaire de cette importance (19 morts, 69 blessés,
150 policiers militaires accusés, un dossier de 30 volumes et 10
000 pages) qui traîne depuis 1996, sa demande n'occasionnait pas
de perturbations. Par contre elle permettait de mieux préparer
le déroulement du procès avec les différentes parties
: le pouvoir judiciaire, l'accusation, les assistants, la défense
et d'éviter des clauses de nullité s'ajoutant à celles
déjà vérifiées et combattues par leurs avocats.
À Belém, le 14 mai, il n'y a eu aucune manifestation du
M.S.T. devant le tribunal où se trouvaient 400 policiers militaires.
L'observateur qui devait se rendre sur place pour Frères des Hommes
n'est pas parti, étant donné les délais trop courts.
Le 16 mai, au vu des résultats de cette première session
du procès qui en comporte trois, le M.S.T. demandera ou non aux
observateurs qu'il a contactés de venir pour les autres sessions.
Le financement du voyage est assuré grâce à cinq dons
qui totalisent 395 €, mais nous souhaitons arriver à 500 €.
Soyez plus nombreux à participer (voir le dernier numéro
pour les modalités d'envoi d'une contribution) !
|