Le Mouvement des Sans Terre Réforme Agraire au Brésil
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52 - Octobre 2004

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* SOMMAIRE

ANALYSE : LA QUESTION LANCINANTE DE LA TERRE
                pour le Gouvernement Lula
AGIR : Cartes de voeux solidaires 
ACTUALITE : L'AGRICULTURE FAMILIALE AU COEUR DES
                    NEGOCIATIONS UNION EUROPEENNE-MERCOSUR

                  PROGRAMME FAIM ZERO : un premier bilan
                  LE CRI DES EXCLUS - GRITO DOS EXCLUIDOS
SOLIDARITE : 5e rencontre des Amis des Sans-Terre

* ANALYSE

Brésil : au-delà des élections

LA QUESTION LANCINANTE DE LA TERRE pour le Gouvernement Lula

Depuis plusieurs mois l'opinion et les médias sont polarisés sur les élections de ce mois d'octobre. Du coup, la réforme agraire a été quelque peu perdue de vue. Elle reste cependant de pleine actualité.
Dans l'incapacité patente de remplir les engagements pris en novembre 2003 dans le Plan National de Réforme Agraire (PNRA), comme l'indiquent les derniers chiffres connus, le Gouvernement cherche un biais juridique pour peser sur les tensions rurales, qui, elles, ne reculent pas.

Polémiques sur les tribunaux de la terre

Le Gouvernement Lula envisage de créer un nouveau tribunal fédéral des affaires agraires, qui se rendrait sur les lieux de conflits.
Pour le coordinateur du MST, J.P. Stédile, « La véritable solution ne peut provenir du judiciaire. Toutes les mesures judiciaires qui diminuent le nombre de conflits peuvent aider, mais elles ne sont pas fondamentales... Le problème de la concentration de la propriété de la terre exige une série de mesures, la principale d'entre-elles est l'accélération de l'expropriation des  latifúndios. ». Pour lui, le nombre des conflits augmente quand le gouvernement est trop lent sur la question agraire. « Les expropriations et la réforme agraire avancent à pas de tortue ».
Néanmoins, selon les dirigeants des Sans-terre, les juges locaux gardent fréquemment des relations étroites avec les grands propriétaires. En témoigne la rapidité habituelle avec laquelle sont concédées les réintégrations de possession des zones envahies par les Sans-terre, alors qu'on ne constate jamais le même empressement pour les décisions d'expropriations de terres qui ne remplissent pas leur fonction sociale, conformément à ce que prévoit pourtant la Constitution.

De son côté, et en toute logique donc, l'Union Démocratique Ruraliste (UDR) s'organise pour faire barrage à cette proposition  de création d'un tribunal des affaires agraires, qu'elle considère anticonstitutionnelle. Elle a entrepris une action de lobbying auprès des parlementaires et, en cas d'échec, s'apprête à recourir à la justice : « Cette idée de créer un type de justice particulier, qui se déplacerait des grands centres vers les zones de conflits, comme il a été proposé, est contraire à la base de la constitution. Elle retire du pouvoir au juge local, qui a une meilleure connaissance d'un conflit local que quiconque » argumente le président de l'UDR.

Il se méfie des intentions du président Lula, qui présente cette Justice Agraire comme un moyen de réduire les conflits : "Si son intention est bien celle-là, ce serait bien mieux qu'il dise à ses amis sans-terre qu'ils cessent d'envahir des propriétés rurales, parce que c'est ça qui est à l'origine des conflits".

"Trêve électorale" ou tensions aggravées ?

Fin septembre, un bilan des occupations a été publié par la grande presse. Soulignant que le MST est le principal responsable « d'invasions de terres », elle rappelle qu'en mars il y en eut 40, en avril (dit « avril rouge ») 109 dont 79 commandées par le MST, en mai 48, en juin 17, en juillet 25 et en août 16. Le journal O Globo concluait que le MST accordait une trêve au gouvernement en période électorale.
Ceci ne peut pas être totalement écarté.
Cependant le MST demeure très critique par rapport au gouvernement pour sa lenteur dans la réforme agraire. Dans sa lettre MST-Informa, il prévoit l'aggravation des tensions. Cette année, il n'a pas été installé plus de 6.000 familles, sur un total de 200.000 vivant dans des campements précaires, dont 70% font partie du MST.
"Ne pas installer les occupants signifie exiger un degré de sacrifice très grand des familles, et donc, maintenir une situation de tension sociale... Il y a des familles qui vivent dans ces campements depuis plus de cinq ans. Le gouvernement n'arrive même pas à leur distribuer régulièrement des rations alimentaires". Aussi une bonne partie des manifestations de protestation en différents lieux du pays serait liée à la faim dans les campements.

Le gouvernement ne s'engage donc pas dans un nouveau modèle de développement agricole dont la réforme agraire ferait partie. Il est dans la même logique que les gouvernements précédents pour lesquels celle-ci est une compensation sociale qui ne remet pas en cause le modèle agricole lui-même.

L'Institut National de Colonisation et de Réforme Agraire (INCRA) serait même en train de revoir sa politique d'installation. Selon son président, il serait impossible d'en finir avec les assentamentos à court et à moyen terme. Ils font partie de la stratégie du MST, aidant à attirer l'attention sur la question sociale et à faire pression sur le gouvernement. Avec l'aggravation du chômage et du manque de perspectives pour les familles des périphéries des grands centres urbains, tant qu'on en installera avec de bons résultats, d'autres se présenteront comme candidates à l'installation.

Une réforme agraire à la traîne

Côté gouvernement, on annonce que, de janvier à octobre 2004, 43.000 familles ont été installées, que le cas de 13.000 autres est en cours de traitement, que 651.000 ha ont été expropriés, chiffre le plus élevé de ces de ces six dernières années, que, depuis qu'il est au pouvoir, le président Lula a signé des décrets d'expropriation pour 1 million d'ha, concernant 456 propriétés, dans 20 Etats, que le gouvernement renforce l'INCRA, en améliorant le plan de carrière et le salaire de ses fonctionnaires (après trois mois de grève), qu'il s'efforce de garantir les ressources financières pour tenir les engagements figurant dans le PNRA.
Cependant, examinés de près, les chiffres ne sont pas aussi encourageants que le gouvernement veut bien le dire.
En effet, les décrets d'expropriation ne garantissent aucunement que les terres soient immédiatement disponibles pour la réforme agraire. Les propriétaires engagent systématiquement des recours en justice, qui font traîner les affaires pendant parfois 10 ans et qu'ils gagnent dans 10% des cas.
Ce total de 43.000 familles installées de janvier à octobre est certes meilleur que celui de l'année 2002, qui fut négligeable, mais il reste encore très en-deçà de l'engagement pris de 115.000 installations en 2004, et encore plus des 400.000 prévues d'ici à 2006.
Il devient évident, et le ministre du Développement Agraire, Miguel Rossetto, l'a déjà annoncé, qu'il sera difficile d'atteindre les objectifs du PNRA. Pour les spécialistes, l'obstacle principal est désormais l'avancée de l'agronégoce, basé sur les cultures d'exportation à grande échelle, ce qui provoque la hausse du prix  de la terre.
Ces perspectives, peu encourageantes, provoquent évidemment des réactions de la part du MST qui constate que le gouvernement n'agit que sous la pression.  En mars dernier, quand le MST a annoncé pour « avril rouge » une vague d'occupations dans tout le pays, le gouvernement a promis une augmentation du budget du ministère du Développement Agraire de 1,7 million de reais (dont 395.000 seulement ont été libérés). « Cela signifie que, pour l'année qui vient, nous allons vers "12 Mois Rouges", pour que le gouvernement maintienne les accords et les promesses »

Bien qu'il concentre surtout ses critiques sur les ministres Antonio Palocci (Economie) et Guido Mantega (Planification), le MST n'épargne désormais plus le Président : « Lula ne peut pas prétendre qu'il n'y a pas d'argent et que la réforme agraire est chère. Il doit être plus radical dans ses actions, dans ses lois. Il faut qu'il y aille de sa plume pour exproprier les terres. Mais le gouvernement, en premier lieu, doit comprendre ce que c'est que la réforme agraire » !

Jean-Yves MARTIN

Sources :
O Estado de São Paulo, éditions du 3 septembre 2004 : « Só justiça não resolve conflito, diz Stédile » ; du 8 octobre 2004 : « UDR quer barrar criação da Justiça Agrária » ; du 7 octobre 2004 : « Rossetto não garante cumprir meta em 2004 »
O Globo : édition du 28 septembre 2004 : « MST dá trégua ao governo em período eleitoral »
MST Informa n°73 du 3 septembre 2004

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* AGIR

Cartes de voeux solidaires

Comme chaque année à la même époque, Frères des Hommes est en pleine campagne « cartes de voeux ». Cette année, à l'occasion du vingtième anniversaire du Mouvement des Sans Terre, nous proposons à la vente une série de cinq clichés en noir et blanc de Sebastião Salgado, tirés de l'exposition Terra. Chaque pochette est vendue au prix de 6,00 €, les fonds récoltés par ces ventes seront reversés au MST, pour la construction de l'Ecole Florestan Fernandes.

Pour visualiser ces cartes et imprimer le bon de commande : cliquez ici

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* ACTUALITE DE LA REFORME AGRAIRE

L'AGRICULTURE FAMILIALE AU COEUR DES NEGOCIATIONS UNION EUROPEENNE-MERCOSUR

Ces négociations ont pour objectif la signature, fin octobre, d'un traité commercial entre l'Union Européenne et les pays du Mercosur, équivalent d'un marché commun sud-américain.
Tous les mouvements sociaux ruraux brésiliens membres de Via Campesina, (auxquels se joignent ceux d'autres pays sud-américains), critiquent sévèrement leurs négociateurs. Sans avoir évalué l'impact qu'ils pourraient avoir sur les secteurs concernés de la population brésilienne ni avoir dialogué avec elle, ils s'apprêtent à signer des accords qui pourraient léser une partie importante de l'agriculture familiale, des services et de l'industrie.
Des représentants de Via Campesina et de la Centrale Unitaire des Travailleurs (C.U.T.) ont rencontré le 14 octobre dernier le ministre des Relations Extérieures et celui du Développement Rural et leur ont fait part de leurs inquiétudes, en particulier au sujet des petits producteurs de lait. Ils estiment qu'il est prématuré de signer ces accords, que ceux-ci doivent être améliorés et qu'une meilleure évaluation de leur impact doit être effectuée.
Les ministres ont confirmé que les produits agricoles européens fortement subventionnés ne pourront pas être importés au Brésil.
Ce sujet remet une fois de plus à l'ordre du jour la problématique de l'auto-suffisance alimentaire et de l'agriculture familiale, face à la «marchandisation» des produits alimentaires et à l'agriculture industrialisée.

PROGRAMME FAIM ZERO : un premier bilan

A l'occasion de la Journée mondiale de lutte contre la faim (16 octobre), Francisco Menezes, président du Conseil National de Sécurité Alimentaire (CONSEA), et salarié d'Ibase - Institut Brésilien d'Analyses Sociales et Economiques - l'une de plus importantes ONG brésiliennes en matière de combat contre la faim et pour la reforme agraire, était de passage en France, invité par plusieurs organisations.
Le CONSEA, à caractère consultatif, a été créé à l'initiative du président Lula à son arrivée au pouvoir pour l'élaboration et la mise en place du programme « Faim Zéro », le projet phare de sa présidence, et est composé à la fois de ministres et de représentants de la société civile brésilienne. Grâce à « Faim Zéro », fin 2003, deux millions de familles recevaient une aide mensuelle de 73 réais, contre 800 000 familles recevant 50 réais à l'arrivée de Lula. Le plan estime pouvoir répondre à 6 millions de familles à la fin de cette année, soit 25 à 30 millions de personnes, et a pour objectif d'apporter une aide effective à 11 millions de familles. Selon Francisco Menezes, il faut bien noter que « le plan Faim zéro (...) est avant tout destiné à pallier une situation d'urgence. Ensuite, nous pensons que le nombre de familles qui doivent en bénéficier va diminuer, grâce à la bonne conjoncture économique que connaît maintenant le Brésil. Enfin, il est primordial de continuer à développer une action émancipatrice, à base d'alphabétisation, de formation professionnelle, de services de santé et d'aide à la régularité de la présence des enfants en classe. C'est grâce à cela que le peuple pourra participer activement à la démocratie et faire des propositions. Nous voulons renforcer cette participation sociale et aller contre la thèse néoliberale qui accrédite l'idée que le rôle de l'Etat doit être réduit au strict minimum ». (propos recueillis par Pierre Cochez, La Croix - 14 oct. 2004).

LE CRI DES EXCLUS - GRITO DOS EXCLUIDOS

Le 12 octobre est officiellement le jour anniversaire de la Découverte des Amériques par Christophe Colomb (Colombus Day), mais c'est aussi, et pour la sixième année consécutive, la journée du Cri des Exclus Continental (Grito dos Excluidos) : une manifestation à l'échelle du continent américain, qui cette année a résonné dans 23 pays, notamment au Pérou, en Equateur, en Bolivie, en Colombie, en Argentine, Honduras et au Brésil. 23 pays où, simultanément, les mouvements sociaux qui luttent pour « une autre société, juste, solidaire et durable », font entendre leur voix, et dont les protestations visent, toujours à l'échelle continentale, la croissante militarisation de l'Amérique latine et les négociations en cours de traités de libre-échange bilatéraux ou régionaux avec les Etats-Unis - nouveau front continental qui avait émergé suite au Forum des Amériques, tenu à Quito en juillet dernier.
Au Brésil, les manifestations se sont orientées surtout contre les négociations en cours avec l'Union Européenne (voir ci-dessus). La journée du 12, dans certains pays, n'est que le premier jour d'une longue série de manifestations à venir d'ici la fin de l'année (contre l'ALCA par exemple).
Le Cri des Exclus trouve également une expression nationale, et au Brésil, c'est le 7 septembre, jour de l'Indépendance... Cette année, la dixième, le « cri » contre l'exclusion sociale, a résonné dans 1800 localités brésiliennes, et mobilisé près d'un million de personnes. Une mobilisation croissante d'année en année, preuve à la fois d'une augmentation continue de l'exclusion, mais aussi de la prise de conscience par ces franges de la population, c'est-à-dire tous les « sans », et grâce au travail réalisé par les mouvements sociaux, que le changement ne peut arriver que par une pression de la rue, et qu'elles doivent être actrices de ce changement.

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* SOLIDARITE AVEC LES SANS TERRE

5e rencontre des Amis des Sans-Terre

A vos agendas ! Après Paris en 2001, et Serpa au Portugal en 2003, la 5e rencontre des Amis du Mouvement des Sans Terre se tiendra à Rome, du 28 au 30 octobre 2005. Info Terra maintiendra ses lecteurs informés de la préparation de cette rencontre au cours des prochains mois. Le temps ne presse pas, mais autant réserver son week-end dès maintenant !

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Photo : Brésil, 1996. Droits réservés/Sebastião Salgado

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